Légendes de la Garde #1 : Automne 1152

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14 juillet 2014 par Lunch

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Lunch

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« Qu’importe l’ennemi, pourvu qu’on ait la cause ! »

Telle est la devise de la Garde, en charge de défendre le peuple souris. Cette troupe d’élite aux multiples talents et devoirs endosse à la fois les rôles d’éclaireurs, d’enquêteurs, de guerriers et de protecteurs. De lourdes responsabilités qui leur incombent et pour lesquelles on ne les croiraient pas capables car leur petit monde est insignifiant tout autant que l’extérieur est plein de dangers. Sur les épaules de la Garde pèsent l’espoir et en quelque sorte l’utopie de tous leurs semblables : se libérer un jour de l’autarcie obligatoire et sécuritaire dans laquelle ils sont enfermés.

L’aventure prend forme par la recherche de ce marchand, hier arpentant les routes de Rootwallow à Barkstone et aujourd’hui porté disparu.
Lieam, Kenzie et Saxon sont dépêchés sur l’enquête tandis que Sadie est envoyé sur la côte pour comprendre le mutisme d’un autre membre de la Garde…

« Quand le chat n’est pas là, les souris dansent ! »

Tout le monde connaît l’expression et il est assez amusant de voir que la langue française regorge de ces images qui transforment l’homme en animal. « Je voudrais être petite souris » devient donc tangible sous la plume de David Petersen qui transpose notre monde dans celui, plus petit mais du coup bien plus vaste, des muridés.

Jean de la Fontaine déclarait se servir « d’animaux pour instruire les hommes » au travers de fables moralistes. Il avançait ainsi à pas feutrés, préférant l’ambiguïté, critiquant sans s’exposer vraiment.
David Petersen s’inscrit plus dans la veine anthropomorphique moderne qui consiste a évoquer sans pudeur l’humain sous des traits animaliers, à donner une forme d’humanité aux animaux qui nous entourent. Le « syndrome Werber » fonctionne à fond : qui aurait envie de chasser une souris après avoir lu les Légendes de la Garde ?

Ce monde miniature que dépeint l’auteur est une belle caricature du nôtre : on y retrouve notre civilisation et ces mêmes métiers qui nous font vivre ou plutôt qui nous ont fait vivre.
1152 – tout un symbole – pose les bases médiévales propres au calendrier des hommes. 1152, nous sommes à l’aube de la Guerre de Cent Ans, alors qu’Aliénor d’Aquitaine quitte Louis VII de France pour épouser Henri Plantagenêt…
David Petersen nous engonce dans cette ambiance médiévale et plus précisément dans l’univers épique de l’Heroïc Fantasy. Les orcs et les vilains du bestiaire fantastique ont cependant laissé leur place à d’autres prédateurs comme le Tyran Furet, envahisseur vaincu de l’hiver dernier. Des bêtes à la taille risible pour nous autres humains mais gigantesques pour des souris… pas sûr que nous ririons autant si nous représentions l’ennemi dans toute sa démesure…

Et comme « l’homme est un loup pour l’homme », le peuple souris n’échappe pas non plus à cette règle : exit l’impitoyable Furet, point de chat à l’horizon (point d’anglais non plus), le danger pourrait cette fois venir de l’intérieur…

Un projet mûrement réfléchi

L’auteur, admiratif du travail de Mike Mignola (Hellboy) comme de Kenneth Grahame (Le vent dans les saules), tire son idée du lycée où il avait griffonné quelques notes sur un bout de papier : « les souris ont une civilisation bien à elles/trop petites pour aller avec les autres animaux ». Une idée courte mais précise et qui résume bien l’intention de l’auteur de dépeindre, 10 ans plus tard, un peuple fragile et sa réflexion sur son organisation pour survivre et faire face.

Mouse Guard (le titre en VO) est donc une œuvre de jeunesse qui a dû attendre d’arriver à maturité. David Petersen a d’abord dû faire ses armes sur des séries plus confidentielles parmi lesquelles ont compte une collaboration avec Jeremy Bastian (La fille maudite du Capitaine Pirate) : Ye Old Lore of Yore.

Et on est en droit d’apprécier le résultat et son graphisme tout en finesse. Les première pages aux contours un peu plus gras et aux décors un peu plus vides laissent rapidement leur place à un dessin pointilleux et riche en détails avec quelques scènes, notamment sous la pluie ou dans l’obscurité, particulièrement bien rendues. David Petersen manie parfaitement l’outil informatique et les dégradés pour donner vie à ce monde aux teintes automnales, bien en chair et dynamique.

Notons un changement de typographie sur l’épilogue pour une police manuscrite gothique qui fait un peu regretter son absence sur l’ensemble de l’album… ceci n’est qu’un détail.

Les bons albums d’Heroïc Fantasy sont rares alors ne boudons pas cette série !

Un univers en pleine expansion

Tout comme le grand Tolkien l’a fait avant lui dans un autre genre, David Petersen développe petit à petit son univers miniature. Par la bande dessinée bien sûr (le tome 3 est sorti en début d’année) mais pas seulement : il multiplie les supports et associe l’esprit ludique par le biais de divers jeux issus des Légendes de la Garde. C’est ainsi que le jeu de rôle a récemment été traduit en France, 6 ans après sa version originale, par voie de campagne de financement (comme souvent dans le JDR).
L’auteur s’est dernièrement lancé dans ce même procédé participatif, pour un jeu de société cette fois*. Gageons qu’il verra le jour, tout du moins outre-atlantique, car les souscripteurs sont nombreux !

* On aura tôt fait de penser que le jeu de société Mice & Mystics, paru en 2012, est une inspiration forte des Légendes de la Garde. Il n’est en tout cas pas le fruit de son géniteur.

Badelel

Badelel

L’univers de la BD fourmille de souris. Des histoires les plus choupinettes, comme celles de Mickey Mouse, aux plus terribles, comme dans Maus, toutes font des souris des créatures inoffensives, voire des victimes.
Celles-ci ont pourtant bien décidé de ne pas se laisser faire. Certes elles sont petites et cernées par les prédateurs, mais elles sont bien armées et elles ne craignent pas le danger : elles sont la Garde.

Ici point de magie, mais pourtant on y retrouve les grands ingrédients de la Fantasy : une société médiévalisante, une carte du pays, de jeunes héros intrépides et même le bourrin de service.
En soi, le scénario n’a rien d’extraordinaire, c’est une situation classique en jeu de rôle : une mission « bateau » dont l’enjeu devient bien plus gros qu’il n’y paraissait de prime abord, un complot et de la baston. Ce n’est sans doute pas un hasard si un jeu de rôle a d’ailleurs été tiré de la BD.

Pourtant l’univers en lui-même possède le charme innocent de la légende et de la simplicité. L’histoire est chapitrée – ce qui correspond à la parution originale en fascicules – et intègre en guise d’introduction une strophe, comme un chant à la gloire de la Garde, à la manière des grands textes épiques moyenâgeux.
Les héros aux personnalités bien définies amènent leur part d’amitié en barre : Kenzie le stratège du groupe, Saxon l’impulsif et Lieam la jeune recrue qui a tout à prouver. Sadie est le courage et la droiture incarnés, Gwendolyn la matriarche est la noblesse même, Celanawe et le chef de la Hache, ont leur dose de mystère…

Loin de se contenter de faire de l’anthropomorphisme, David Petersen développe les problématiques auxquelles sont confrontées ces petites bêtes. Leur taille les mets en danger et demande la plus grande prudence. Ainsi sont-elles contraintes de fonder leurs villes dans des recoins sûrs. Mais c’est aussi un atout pour se glisser là où les prédateurs ne peuvent les atteindre.
On se laisse séduire par ce monde épique qui n’a, pour autant, d’autre prétention que de faire vivre des aventures formidables à ces petites créatures au courage bien mésestimé.

Dans les Légendes de la Garde, il y a des morts, chez les héros et chez leurs ennemis, alors que les histoires d’amour sont très discrètes (voire le deuxième tome). Il y a de la légende, de l’aventure de l’héroïsme et pour ne rien gâcher, de très belles couleurs qui servent un dessin réaliste et anthropomorphique.

Alors, « qu’importe l’ennemi, pourvu qu’on ait la cause », précipitez-vous chez votre libraire ou dans toute bonne bibliothèque, et surtout, ne vous laissez pas impressionner par l’aspect « jeunesse » de l’ensemble : ces souris ne sont pas seulement un prétexte pour faire du choupinet tout plein, elles ont l’âme guerrière.

roaarrr

– Eisner Award de la meilleure publication pour enfants 2008
– Eisner Award du meilleur recueil 2008
– Eisner Award de la meilleure anthologie 2011

D’autres avis encore pour approfondir : Bidib, Yvan, Loula, Yaneck
Légendes de la Garde #1 : Automne 1152
Scénario : David Petersen
Dessin : David Petersen
Édition : Gallimard 2008
Le site officiel des Légendes de la Garde.
Le blog de David Petersen.
La présentation de l’album sur le site de l’éditeur.
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Une réflexion sur “Légendes de la Garde #1 : Automne 1152

  1. Lunch dit :

    Par jerome le 15/07/2014 :

    Une série magnifique. J’aime tellement le dessin que j’ai failli acheter des originaux de l’auteur qui les vendait lui même à un prix très raisonnable sur son site mais finalement je ne me suis jamais décidé à franchir le pas.

    Par Lunch le 15/07/2014 :

    C’est quand même une belle satisfaction d’avoir des originaux chez soi et de pouvoir les contempler.
    J’en ai moi-même de Ledroit et c’est vrai régal visuel… bon, depuis mon déménagement je n’ai pas encore accroché le cadre, va falloir s’y mettre ^^

    Par Mo le 16/07/2014 :

    Ça donne encore fichtrement envie votre chronique. Comment ça je dis toujours la même chose à chaque commentaire !!?? ^^ L’ennui c’est que c’est vrai ^^
    La série semble vraiment bien fichue et ce n’est pas la première fois que je lis des chroniques élogieuses

    Par Lunch le 16/07/2014 :

    David milite depuis longtemps pour les Légendes de la Garde. Comment tu fais pour pas faire cette lecture avec nous 😀

    Par Eric the Tiger le 18/07/2014 :

    Il s’agit d’une série réussie qui a le mérite de conserver sa qualité au fur et à mesure de la parution des tomes. Ce n’est pas la moindre des choses ! Au plaisir de te relire…

    Par Lunch le 18/07/2014 :

    J’ai encore quelques tomes qui m’attendent pas loin de moi, je pense pas être déçu d’autant qu’on m’a dit que le second gagnait encore en qualité 🙂

    Par Mo le 21/07/2014 :

    Oui, je sais… il m’en a déjà parlé plusieurs fois ! ^^ Mais tu as vu, je vais pouvoir me lancer !

    Par Lunch le 21/07/2014 :

    Il n’est jamais trop tard ^^
    L’honneur est sauf 😀

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