Kililana song #1

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21 octobre 2012 par Lunch

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Lunch

Lunch

Le Kenya. C’est un joli nom pour un pays. Il évoque l’Afrique, des étendues sauvages, la savane à perte de vue et ses animaux, le lac Victoria où ils viennent se baigner et boire. Il fait appel à nos lectures scolaires aussi : Le lion de Joseph Kessel en particulier. Le Kenya est effectivement une réserve naturelle immense et assurément touristique. Mais on est bien loin de s’imaginer en premier lieu les tourments d’un pays.
Car le Kenya, c’est aussi le terrorisme, la piraterie et surtout, surtout, la misère et la délinquance.

En plaçant son récit à l’extrême est de l’Afrique, dans l’archipel de Lamu, Benjamin Flao nous montre le Kenya sous tous ses aspects, les bons comme les mauvais. Un paysage magique au service de la galère.

Naïm est un gosse des rues. Du haut de ses 11 ans, et comme bien d’autres gamins de son âge, il préfère fuir la Madrass et les coups de bâton de son maître pour tenter de ramener un peu de thune à la maison par ses propres moyens.
Son frère Hassan, lui, ne l’entend pas de cette oreille et tente désespérément, chaque jour qui passe, de le remettre dans le droit chemin. Pour « gagner des points de paradis » pense-t-il :

« Je ne sais pas à partir de combien de points on peut aller au paradis, mais ça m’a l’air de coûter cher ce truc-là !
De toute façon, c’est pour les morts, ce n’est pas pour les enfants. »

Il faut savoir que le culte musulman n’est pas majoritaire au Kenya, avec à peine plus de 10 % de pratiquants, contre près de 80% de chrétiens (catholiques et protestants confondus). Le culte des ancêtres est lui aussi encore ancré dans la culture locale.
Hassan est un musulman pratiquant. Tous les jours il va prier et essaie d’inculquer à son frère mais aussi à sa mère les sourates du Coran. Sa mère, elle, est plutôt simple et loin des principes religieux. Elle ne sait ni lire ni écrire, et ce qui compte pour elle c’est de voir ses enfants heureux et épargnés par la faim.

« Tantine, elle ne dit rien. Elle est contente si on ramène un peu de bouffe, et si on va bien… Elle dit que nous, les pauvres, c’est déjà bien si on a un toit sur nos têtes et le ventre plein une fois par jour. »

Dans la série des portraits, il y a aussi le grand-père, Le « Nacuda ». Comme ses jambes lui font désormais défaut, il ne peut plus se déplacer pour aller se chercher son Qat. Du coup, c’est Naïm le débrouillard qui lui fait sa commission pour se faire un peu d’argent de poche. Imaginez-vous le gamin, à peine 11 ans, courant les rues aux côtés des dealers pour chercher de l’herbe pour son grand-père… et celui-ci le lui rend bien, lui racontant son histoire avec ses mots bien à lui. Il comprend pas tout mais qu’importe !

« Lors, on peut se demander, qu’est-ce que l’homme sinon, lui aussi, une machine parfaitement réglée et extrêmement complexe qui, avec un art infini, transforme en urine le vin rouge de Chiraz ! … Oui… Et au final, quel est le plus grand plaisir, boire ou pisser ? … Et qu’est-il arrivé dans l’intervalle ? … »

Kililana Song, c’est comme ça un large panel de gueules. Des visages aux traits marqués au service d’un caractère bien trempé, du petit Naïm au dealer Jahid, de la belle Suzy au muzungu Jean-Philippe, du capitaine Vogels au businessman Marco, du vieux Nacuda à l’ancien de Kililana…
Tous, je dis bien tous, vont être au cœur de ce récit, vont y jouer un rôle prédominant. Il est encore un peu tôt pour savoir où va nous mener Benjamin Flao précisément, mais nous pouvons déjà nous faire une petite idée. Car tout au long de ce premier album, on sent monter la pression. Petit à petit on comprend qu’un mécanisme est en marche et qu’il va imbriquer tout un tas de petits riens et finalement lier toutes ces histoires entre elles.

Benjamin Flao aborde le Kenya comme il n’en a jamais été question. On ressent une incroyable force dans la narration et une poignante véracité dans ses propos. Il faut savoir que le récit, même si il est une fiction, se base sur des faits réels : des choses vues, entendues ou vécues lors de promenades entre l’Érythrée et le nord-est du Kenya. Le tout bercé par les histoires de fantômes (djinns) et les légendes locales, dont celle du Liongo Fumo, que je vous laisserai découvrir pour ne pas vous gâcher le plaisir de la lecture.
Pour un premier album solo (il avait jusque là collaboré avec Christophe Dabitch sur La ligne de fuite et Mauvais garçons), Benjamin Flao nous gratifie d’un scénario d’une grande cohérence. Il nous immerge complètement dans un univers qui pour moi est une véritable découverte.
Il porte un regard incroyable sur ce pays qu’est le Kenya, il évoque un choc entre deux civilisations, celle des blancs, profiteurs ou exploitants qui ne voient en l’Afrique qu’un commerce lucratif et un investissement, et celle des noirs, civilisation pauvre vivant au jour le jour.

« … Tu vois, ce mec, il me tue ! Il s’oblige à faire ses quinze kilomètres tous les samedis, il boit jamais un coup, il va prier cinq fois par jour, sa femme est voilée jusqu’aux pieds, il bosse dix heures par jour, et il garde le sourire…
_ Il n’a sans doute pas bien le choix.
_ Mon cul, oui ! … Tu vois, c’est le gros problème des gens ici, ils se mettent des barrières dans la tête, ils s’interdisent trop de choses comme les gens dans le passé, ils refusent de jouir ! … Alors que, putain, y’a vraiment moyen de se la donner grave !! »

Graphiquement, Benjamin Flao est toujours aussi séduisant. Un trait vacillant qui cherche à raconter une histoire, et qui parfois s’emploie de minutie comme pour reproduire un lieu issu d’un carnet de croquis. Il y a aussi ces paysages nocturnes ou maritimes, s’extrayant du carcan des cases, qui posent un regard tendu vers l’infini, vers un horizon lointain, vers le beau et le touchant . Et puis ces belles gueules noires comme autant de portraits d’un monde dur et exotique à la fois.

Je suppose que l’auteur s’est lui-même rendu dans le pays qu’il décrit. La ville de Lamu étant classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, elle doit attirer son lot de touristes. Il n’en demeure pas moins que le coin est tendu au niveau sécuritaire. De part la délinquance bien présente évidemment, mais aussi pour sa relativement proche frontière avec la Somalie, pays dans lequel il est fortement déconseillé de se rendre actuellement.

Le premier tome, très prenant, s’achève et nous laisse avide de la suite.
Le vieil homme de Kililana n’a pas dit son dernier mot. Il semble être le dernier rempart de la nature contre l’exploitation immobilière.
Les esprits aussi auront peut-être leur rôle à jouer… qui sait ?

« Les esprits aussi sont tolérants depuis des siècles… Je suis le dernier gardien. Le cycle se referme avec moi. Nous partirons donc, comme il est dit. »

Badelel

Badelel

Lorsque j’ai lu Aya de Yopougon, j’ai été très déçue. Tout le monde encensait ce titre, mais moi il ne m’a fait ni chaud ni froid, et pire, s’il dépeignait la vie dans les grandes villes africaines aujourd’hui (il avait donc au moins un intérêt sociologique), il ne communiquait aucun sentiment.

Or donc, nous ne sommes pas là pour chroniquer Aya de Yopougon, mais Kililana Song. Alors pourquoi parler d’Aya ? Parce que Kililana Song répare l’erreur du premier. Il insuffle à ces Africains d’aujourd’hui et aux villes dans lesquelles ils habitent une âme, une vie, une chaleur. On s’attache aux personnages, ou on les hait, ou on a envie de les claquer… On a chaud le jour, on se trempe la figure quand il pleut, on apprécie la douceur quand il fait nuit… Bref, l’auteur nous rapproche de ses protagonistes et nous fait ressentir le climat africain, et du coup quand j’ai refermé ce premier volume de Kililana Song, je me suis dit « Ben voilà, c’est là qu’ils se sont plantés, Abouet et Oubrerie ! ».

Bon, faut le dire, Benjamin Flao s’est bien fait plaisir là, et il se donne les moyens de la faire vivre, cette Afrique. Des aquarelles magnifiques, des cases sur des planches complètes, voire sur des doubles planches.
On y trouve pêle-mêle un garçon un peu trop libre et son frère fervent pratiquant musulman, une prostituée sympathique, un vieux fou, un capitaine trafiquant, une bande de blancs vaniteux épris de projets juteux et bien d’autres personnages, globalement pour la plupart une belle bande de pourris, une ville africaine vivante, la mer et ses ressources, la brousse, un mythe africain et… un soupçon de fantastique.

Le héros, Naïm est un gosse qui aime la liberté, et qui est prêt à fuir son frère de la première à la dernière heure de la journée pour la garder. On s’attache à ce garnement malicieux qui nous balade dans le port kenyan qu’il habite et nous mène d’une histoire à une autre.

Benjamin Flao m’avait déjà marqué par son dessin dans La ligne de fuite, scénarisé par Christophe Dabitch, en endossant le double rôle de scénariste et d’illustrateur, il donne de la maturité à Kililana Song.

D’autres avis : David Fournol, Mo’, YvanOliV’, Champi, David, Jérôme
Kililana song #1
Scénario : Benjamin Flao
Dessin : Benjamin Flao
Édition : Futuropolis 2012
La présentation de l’album sur le site de l’éditeur.
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Une réflexion sur “Kililana song #1

  1. Lunch dit :

    Par jerome le 27/10/2012 :

    Un excellent 1er tome. Mais j’avoue que j’ai du mal à voir le parallèle avec Aya. Aya c’est pour moi une sitcom aux personnages certes caricaturaux, mais très agréable et fort bien ficelée, ni plus ni moins. En tout cas rien à voir avec cet album.

    Par Badelel le 28/10/2012 :

    Aya de Yopougon décrit, comme Kililana Song, la vie dans les grandes villes africaines. Et je n’ai pris aucun goût à cette lecture car c’est aussi fait sans aucune âme. « Sitcom » est sans doute le mot oui, « Hélène et les garçons » version africaine… Bien ficelé n’est pas exactement le terme en revanche. On se perd dans la tonnes d’histoires qui s’y entremêlent.

    Mais je ne suis pas étonnée qu’on ne me suive pas sur mon avis concernant Aya, puisqu’à part moi, tout le monde semble l’avoir adoré…

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