Zéro pour l’éternité

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22 janvier 2015 par Badelel

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Badelel

Badelel

Au décès de leur grand-mère, Kentarô et Keiko apprennent que leur grand-père n’est pas leur grand-père. Le vrai est mort en Kamikaze pendant la Seconde Guerre Mondiale. Kentarô, en manque de repères, part sur les traces de Kyûzô Miyabe pour comprendre qui était ce mystérieux ancêtre.

Pour les auteurs, il s’agit à la base de revenir sur un pan oublié de leur histoire. Oublié ou volontairement occulté ? Pour nous en tous cas, cette histoire est une véritable vitrine sur la vision japonaise de leur histoire récente. Car n’oublions pas qu’après la guerre, le Japon a été occupé par les Américains et que la vision nippone en a été largement influencée. Certes on rappelle souvent qu’ils sont les perdants, qu’ils ont subi la défaite et l’occupation, on parle aussi régulièrement des bombes de Hiroshima et Nagasaki ainsi que des dégâts qu’elles ont causés à la population civile. On aborde moins souvent l’influence que les Américains ont eu sur la vision japonaise de la guerre. Bizarrement, les Japonais ont préféré l’oublier.

Déjà avec Anne Frank au pays du manga, on avait esquissé cet aspect assez surprenant : les Japonais ne connaissent pas l’histoire de la Seconde Guerre Mondiale. Ici on se prend une sacrée claque car ce qui est révélé ici, c’est qu’ils ne se sont pas contenté d’en omettre quelques parcelles. Même les Kamikaze se sont teintés d’une vision occidentalisée : des héros prêts à mourir pour leur patrie, ils ne sont plus que de vulgaires terroristes. Cette série est l’occasion de redéfinir le sens des mots « Kamikaze » et « terroriste » et de mieux comprendre la défaite japonaise, quoiqu’on l’observe par le petit bout de la lorgnette. Limitée à la Guerre du Pacifique, et uniquement vue d’en haut, elle aborde pourtant très clairement les grandes batailles et ses enjeux.

Le format lui-même est intéressant car on découvre l’histoire de Miyabe à travers les yeux de ceux qui l’ont côtoyé, n’hésitant pas à recouper certaines informations déjà fournies ailleurs, et donc à revenir en arrière.

Par ailleurs, dès le premier tome, Hyakuta n’hésite pas à humaniser son personnage. Et s’il n’était pas le héros qu’on attendait qu’il soit ? Si c’était un pleutre, un poltron, un pétochard ? Voilà qui donnerait au passage un double sens au titre français (mais qu’en est-il de l’original ???). Zéro est le nom de l’avion utilisé massivement par l’armée nippone pendant la guerre (remis au goût du jour par Le vent se lève de Miyazaki), mais d’un coup, ça pourrait aussi désigner Kyûzô Miyabe… Bref, alors qu’on s’apprête à parler de cercueils ambulants, on découvre soudain que les Kamikaze étaient des êtres humains avec une famille qui les attendait, avec des sentiments peut-être pas aussi nobles qu’on l’aurait cru…

C’est aussi l’occasion d’esquisser un autre débat : les Kamikaze étaient-ils réellement tous des volontaires ? Quel crédit apporter aux testaments qu’ils ont laissé derrière eux ?

Quant à l’exactitude du récit, je reste mitigée. D’un côté, les grandes lignes sont respectées : les grands enjeux des diverses batailles, les dates, les noms… D’un autre, une rapide visite sur Wikipédia montre que certains aspects sont franchement simplifiés, d’autres simplement réarrangés. Est-ce dû aux besoins du récit ? A une simplification nécessaire à la compréhension des enjeux ? A une vision japonaise ? En tous cas, je ne peux pas me résoudre à croire que Hyukuta ait fait l’impasse des recherches tant les éléments montrent qu’il s’est appliqué à retranscrire des faits historiques.

L’histoire parallèle entre celle du petit-fils et du grand-père permet au passage de développer une amourette bien gentille qui me fait dire qu’on frôle ici le shônen. De même le dessin des personnages est tellement typé qu’on regrette presque le choix de l’illustrateur (qui a dû bien s’amuser à reproduire des engins de guerre avec tant de précision d’ailleurs !).

On appréciera en outre la brièveté de la série (contrairement à celle de cette chronique : je perds les bonnes habitudes !) qui ne s’étale pas inutilement et se concentre sur l’essentiel : qui étaient les Kamikaze ?

Lunch

Lunch

« Je ferme les yeux… et j’essaie de l’imaginer.
Mais même si cette époque n’est pas si lointaine…
elle ne fait plus partie de notre mémoire. »

C’est par ces quelques mots que débute l’histoire de Zéro pour l’éternité et ceux-ci ne sont pas sans nous rappeler le voyage au Japon d’Alain Lewkowicz et consorts pour leur documentaire sur Anne Frank.
Si par son manga, qui est adapté du roman du même nom, Naoki Hyakuta (est-il romancier et scénariste d’ailleurs ou est-ce Souichi Sumoto qui a tout retranscrit en manga ?) parvient à instruire le peuple nippon (et nous aussi, lecteurs occidentaux, par la même occasion) sur la grande guerre… alors Zéro pour l’éternité est un manga utile !

La seconde guerre mondiale, bien sûr, est le sujet principal. Mais les auteurs s’attardent plus particulièrement ici sur les pilotes des avions de chasse japonais Mitsubishi A6M, plus connus par leur surnom : Zéro.

Polar généalogique

Kentarô, étudiant/chômeur/branleur (gardez la mention que vous jugerez la plus adéquate), a perdu toute envie de passer son concours dans la magistrature et se languit à longueur de journée. C’est sa sœur Keiko qui le sort de sa torpeur en lui proposant un « job » : enquêter sur le grand-père qu’ils n’ont jamais connu, mort à 26 ans lors d’une attaque kamikaze…
Vaste programme et d’autant plus si l’on considère que leur grand-mère vient de mourir, emportant avec elle un secret dont elle n’a jamais voulu parler, même avec sa propre fille. Intriguant n’est-ce pas ?
C’est aussi ce que ce dit ce brave Kentarô (notez l’usage du mot « brave ») qui va petit à petit s’intéresser à la vie de cet homme dont il ne connaît rien pour en même temps se reconstruire lui-même.

Soyons tout à fait francs : la fiction développée par les auteurs n’est qu’un prétexte pour revisiter l’histoire et poser la condition de ces hommes programmés à la mort.
On apprécie cependant l’effort de documentation et de véracité (bien que le récit dégage aussi quelques largesses probablement pour des raisons scénaristiques), même si le résumé d’une guerre en 5 tomes est une forme de vulgarisation. On peut seulement regretter un petit côté « simpliste » dans ces relations familiales un peu surfaites.

En voyant arriver la petite Kaïha et son joli minois de midinette, on a eu peur de basculer dans un shônen. Mais non : il s’agit bien d’un seinen et il est historiquement plutôt bien foutu.

Où s’arrête le patriotisme et où commence le terrorisme ?

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Zéro pour l’éternité T1 – Naoki Hyakuta & Souichi Sumoto © Delcourt 2013

La question est posée dès le premier tome :
« Patriotes et fanatiques… martyrs… On peut trouver pas mal d’éléments communs entre eux. Les kamikazes sont maintenant de plus en plus considérés comme des terroristes. »

Mettons les choses au clair : l’étymologie de Kamikaze signifie « Dieu du vent » et ces pilotes sacrifiaient leur vie pour l’Empereur en coulant des navires ennemis durant la guerre, leur avion étant équipé d’une énorme bombe ventrale.
Les japonais, qui portent en eux l’héritage des samouraïs, ont toujours été un peuple fier et jusqu’au-boutiste. Dans un contexte de guerre, face à un adversaire américain doté de finances extraordinaires, développant des technologies de plus en plus redoutables et formant des militaires par milliers, les japonais ne pouvaient plus lutter à armes égales. Les attaques spéciales étaient la solution ultime pour faire de gros dégâts avec peu de moyens…

« Il faut normalement au moins deux ans pour former un pilote. Cependant… les élèves appelés pour mener ces attaques suicide devaient être prêts en moins d’un an. En fait… ils n’apprenaient pas à se battre, seulement à mourir. » (T2)

Aujourd’hui le mot kamikaze est surtout employé pour qualifier les attaques suicide des terroristes, oubliant la racine étymologique.
L’attentat du 11 septembre, plusieurs fois cité dans le manga, a sûrement été un déclencheur dans la maturation de cette série. Il fait se poser une question qui a au moins le mérite d’exister… je vous laisse le soin d’en juger !

Kyûzô Miyabe, un pilote hors-normes

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Zéro pour l’éternité T4 – Naoki Hyakuta & Souichi Sumoto © Delcourt 2013

« Nous sommes en guerre… On tue nos ennemis, c’est notre travail. » (T4)

Pour reconstituer le portrait de ce mystérieux grand-père, Kentarô et Keiko vont faire de multiples rencontres, s’abreuver des paroles de vétérans survivants de la grande guerre. Un devoir de mémoire en somme et qui va amener le récit à se scinder en deux temporalités : les enquêtes contemporaines et les récits souvenirs des années 40.
Les auteurs parviennent bien à nous glisser dans ces ambiances pourtant différentes et nous font transiter d’une époque à une autre sans heurts.

Rapidement, les jeunes découvrent que Kyûzô Miyabe, leur fameux « papi kamikaze », était un pilote hors-pairs mais était aussi qualifié de pleutre.

« Pense d’abord à survivre ! » (T3), clamait-il sans cesse à ceux qu’il croisait, leur sauvant la peau, aussi, parfois… Ce pilote qui tenait tant à la vie et qui meurt en kamikaze interloque. Comment peut-il abandonner ses principes, accepter la mort alors qu’il la combat chaque jour avec force et conviction ? C’est là tout le sel de l’enquête.

Naoki Hyakuta a préféré dresser le portrait d’un homme bon, attentionné, surdoué… bref bourré de qualités (on dit souvent ça des disparus, ceci dit) et finalement peu en phase avec les états d’esprits d’une époque troublée. Un choix étrange qui n’est peut-être là que pour adoucir le propos. Après tout, l’auteur n’a-t-il pas offensé sa patrie en voulant rapprocher les kamikazes et les terroristes ?

D’autres avis : Choco, OliV’, Jérôme, Legof, Yaneck
Zéro pour l’éternité (série terminée en 5 tomes)
Œuvre originale (Roman) : Naoki Hyakuta

Scénario : Naoki Hyakuta
Dessin : Souichi SUmoto
Édition : Delcourt 2013
La présentation de l’album sur le site de l’éditeur.
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6 réflexions sur “Zéro pour l’éternité

  1. jerome dit :

    J’en suis resté au premier tome, que j’avais beaucoup aimé pourtant.

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  2. Lunch dit :

    C’est intéressant de suivre l’enquête sur les 5 tomes, si tu as l’occasion 🙂
    Et puis d’un point de vue historique c’est aussi assez instructif !

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  3. bidib dit :

    Il me semble que le mot kamikaze signifie “vent divin” et non Dieu du vent… Si mes souvenirs son bons, le mot kamikaze a été utiliser pour nommer le vent grâce auquel le Japon a échappé à l’invasion mongole durant l’antiquité. Les mongoles avaient des navires et une armée bien trop puissante pour être repoussé par l’armée japonaise, mais un typhon les a importé assurant ainsi la victoire au Japon. Ce vent était le kamikaze. En pensant à cela on comprend assez bien pourquoi on a donné ce nom aux aviateurs qui se jetaient sur les navires ennemis.
    Ceci dit, Lunch, je te rejoint complètement dans ton propos. Pour moi, l’utilisation du mot kamikaze pour désigner les terroriste commettant des attentat suicide est une erreur de langage, sans doute du à l’ignorance ou le mauvais esprit de quelques journaliste qui a fait boule de neige.
    Pour en revenir au manga, je n’ai lu que les 2 premiers tomes mais je le trouve très intéressant pour son aspect historique. Le reste ne m’a pas tellement gêné parce que ça ne sert que de prétexte. Et j’ai bien aimé le passage de présent au passé, ça permet d’avoir un certains recul.
    Pour ma part, j’ai interprété le fait que le “papi kamikaze” ne soit pas un fanatique comme une volonté de montrer que tout n’est ni noir ni blanc mais nuance de gris. Il n’y a pas d’un côté les nationalistes fanatiques et de l’autres les américain de la liberté il y a des gens qui font ce qu’il peuvent et ce qu’il crois juste à un moment donné dans une situation donné. Le manga ne condamne pas mais ne fait pas non plus l’apologie des kamikazes. Du moins c’est ce que j’ai ressenti à la lecture des deux premiers tomes.
    Cela me fait penser à un roman jeunesse allemand sur les années 30-40 que j’ai récemment lu : « Mon ami Frédéric » (il y a une article chez moi si ça vous intéresse). Le père du narrateur fini par adhérer au parti nazi, pourtant c’est un brave homme. Je pense que ce genre de personnage est très près de la réalité. Bon… dans « Mon ami Frédéric » c’est moins caricatural que dans « Zéro pour l’éternité »…
    Avant de vous quitter, je rebondi sur ta dernière phrase Lunch. Effet de style, volontaire ment provocateur ou est-ce vraiment ce que tu as ressenti ? Moi je n’ai pas du tout eu l’impression que l’auteur ofance sa patrie, bien au contraire, j’ai le sentiment qu’il tente de la réconcilier avec elle-même en faisant comprendre aux jeunes génération qui on pu être troublé en voyant l’amalgame fait dans les média sur ces deux choses bien distinctes. Mais encore une fois je n’ai lu que les 2 premiers tomes, alors j’ai pas le fin mot de l’histoire.
    En tout cas ce mange nous aura fait couler de l’ancre !

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    • Lunch dit :

      Vent divin oui, tu as raison. C’est juste une traduction littérale bidon que j’ai faite trop vite 🙂
      Citons Wiki pour être tout à fait précis :
      « Kamikazé (神風?, de かみ (kami) « dieu » et かぜ (kazé) « vent ») est un mot composé signifiant « vent divin » en japonais. »
      Merci d’avoir apporté cet éclairage étymologique historique.

      Tu as raison, le manga ne condamne pas les kamikazes, pas plus qu’il ne les glorifie d’ailleurs. Tout au long des 5 tomes certes il dresse un portrait un peu atypique (on pourrait presque utiliser le terme de « fleur bleue ») mais il étale surtout une réalité historique. Je n’ai pas eu l’impression qu’il assénait un avis.

      Ma dernière phrase est-elle provocatrice ? Un peu… mais remettons les choses dans le contexte : les japonais sont plutôt nationalistes (du moins c’est un point de vue occidental) et si faire un rapprochement entre terroristes et kamikazes nous paraît ici maladroit, j’imagine que chez les japonais ça peut facilement être pris pour de la provocation voire une injure au patriotisme ! Voilà la raison de ma conclusion.

      Le manga fait couler de l’encre avec un « e ». L’autre ancre se balance sous les porte-avions de l’armée impériale, on suppose 😉

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