L’entrevue

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25 mai 2013 par Lunch

entrevue

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Lunch

Lorsqu’on travaille à l’hôpital, et qu’on est psychologue de surcroit, il n’est pas rare de recevoir la détresse du monde sur ses épaules. Et parfois cette détresse vient des amis, qui pensent tout d’un coup qu’appeler quelqu’un de renseigné sur le sujet pourra soigner tous les maux, qu’il saura prodiguer les meilleurs conseils qui soient… y compris pour avouer une adultère.
Le psychologue, c’est Raniero. Son ami Valter essaie de lui faire comprendre le pourquoi de son acte alors qu’il rentre chez lui en voiture après une dure journée de labeur. Mais voilà déjà quelques temps que ça ne va pas fort avec sa femme, il a la tête ailleurs le bonhomme… et personne à qui parler, lui…
Un passage à niveau… un train qui ne passe pas… des signes lumineux étranges qui se découpent dans le ciel… c’est l’accident. La voiture fait des tonneaux et laisse heureusement sortir indemne son unique passager.
C’est le début d’une période de vie difficile qui s’amorce, pleine de heurts et de remises en question.

Après s’être fait connaître en France pour Cinq mille kilomètres par seconde, auréolé du Fauve d’or d’Angoulême en 2011, Manuele Fior nous gratifie d’un nouvel album très graphique.
Pourtant, on est bien loin d’imaginer qu’ils sont le fruit de la même personne tant le virage visuel est extrême : Le trait perd en spontanéité ce qu’il gagne en fermeté et précision. Exit les lumineuses aquarelles dont les tons variables inscrivaient chaque tranche de vie dans un pays et une époque différente, nous passons ici dans les nuances de gris charbonneuses de l’intemporel et de la science-fiction.

Graphiquement, c’est encore une fois un travail d’une impressionnante qualité que nous livre Manuele Fior. Il parvient à engoncer l’album dans une ambiance un peu lunaire (ou extraterrestre, n’ayons pas peur des mots), pleine d’ambiguïté et de doutes.
C’est dans les scènes de nuit que j’ai pour ma part ressenti le plus cette force graphique, avec ce jeu d’ombres fait de silhouettes noires sur fond gris ou encore sur ces scènes plus… spectrales…

Alors oui… j’ai un ami qui m’a parlé de cette succession de cases noires au milieu de l’album (4 doubles pages quand même).
« Je me suis dit qu’il s’était pas foulé, que c’était un peu du foutage de gueule… »
Oui mais… non en fait.
Certes, ça peut surprendre d’ouvrir l’album sur ces 21 cases, dont 10 comportent une bulle de texte et 1 une main seulement… mais ce n’est qu’en lisant l’histoire dans son ensemble qu’on peut en apprécier l’absence de contenu (et puis l’album fait quand même 173 pages, ça relativise un peu les choses). Ce passage pose en quelque sorte un voile de pudeur sur une scène qui en devient entièrement subjuguée.
Et c’est de cette obscurité tenace que ressort toute la beauté du nu de Dora, cette silhouette charnelle qui se découpe dans le noir : un dessin très travaillé… tout simplement beau… à une exception près…

« Vous croyez à l’existence de civilisations extraterrestres ?
_ Comme ça, au pied levé, je ne saurais vous répondre.
_ Si je vous disais que je suis en contact avec eux ?
_ Mh.
_ Vous me croyez pas.
_ Du moment que vous me le dites, j’ai au moins le devoir de le prendre en considération.
»

C’est là que je parle un peu du sujet qui fâche : autant j’ai adoré le graphisme d’ambiance dans lequel je me suis totalement immergé, autant je n’ai pas compris pourquoi Manuele Fior a tenu à dessiner Dora avec une tête pareille !
Un long nez, de grands yeux… Elle est dans une bulle graphique, hors du temps, presque irréelle. Certes, cela peut asseoir le propos, un peu (elle voit des signes) mais ça m’a réellement gêné dans ma lecture… d’autant plus qu’elle est l’un des deux protagonistes principaux, elle apparaît donc souvent (et qui plus est sur la couverture, ça ne vous aura pas échappé) !

« Docteur, je lis dans vos pensées, vous et moi, on est des personnes spéciales. On a été choisis.
_ Par qui ?
_ Par les extraterrestres.
_ Dora, quel serait leur message ?
_ Je ne sais pas. C’est une espèce ce code, une série de symboles géométriques. On les voit mieux dans le noir.
_ Pardon ?
_ Ce sont des signaux lumineux. Ils viennent du haut, touchent le sol et disparaissent.
»

L’entrevue est quand même un bel album, et puis je n’ai quasiment pas parlé du récit.
Ces signes dans le ciel, cette fille qui prétend communiquer avec les extraterrestres… où s’arrête la réalité et où commence la fiction ?
Manuele Fior a choisi de représenter une société en pleine mutation, dans un présent qui n’est plus vraiment notre présent, dans un futur suffisamment proche pour qu’on s’y sente encore chez nous, mais qui n’est pas non plus le futur tel qu’on aurait tendance à l’imaginer.
Dans Cinq mille kilomètres par seconde, il y avait déjà cette volonté de l’auteur de s’inscrire dans cette ambiguïté : les voitures téléguidées (présentes dans les deux albums) contrastant avec l’envie de se raccrocher au passé rétro (le scooter par exemple, là encore présent dans les deux albums).
Nous ne sommes pas dans la science-fiction pure et dure, mais dans une approche plus subtile, moins caricaturale.

La science-fiction est là pour servir le récit. Et nous y retrouvons ce qui semble être l’un des crédos de Manuele Fior : la complexité des sentiments amoureux, l’idée d’un attachement lointain et/ou fuyant, d’aventures entêtantes et de malaises conjugaux.
Le personnage de Raniero est torturé, bousculé par tous ces événements qui lui tombent dessus en même temps. Il est pris à la gorge entre ses idéaux et ce monde en pleine mutation, entre son constat d’échec et sa rencontre avec Dora.
Dora possède la force et l’insouciance de la jeunesse, elle ne s’inscrit pas dans les mêmes codes. Elle est d’une autre génération, qui a grandit dans un futur qui n’est plus vraiment celui de Raniero. Elle lui fait se poser des questions, elle le pousse dans ses derniers retranchements.

« Vous êtes très jeune.
_ Non. C’est le monde qui est vieux. Et faux, stupide, et insensé, petit, borné, pauvre, malheureux, fatigué. Fini.
»

L’entrevue est un album délicat, sensuel, et d’une force graphique indéniable. Je lui ai trouvé quelques défauts qui m’ont vraiment gêné dans ma lecture (le visage de Dora en premier). Il demeure tout de même pour moi un OVNI de ce début 2013.

D’autres avis : Mo’, David Fournol, Jérôme, Fab Silver
L’entrevue (One shot)
Scénario : Manuele Fior
Dessin : Manuele Fior
Édition : Futurupolis 2013
La présentation de l’album sur le site de l’éditeur.
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2 réflexions sur “L’entrevue

  1. Lunch dit :

    Par Mo le 26/05/2013 :

    Il n’y a rien à jeter dans cet album. Et même si je te rejoints sur le faciès de Dora, cela renforce (me semble-t-il) l’étrangeté de cet univers et la part de mystère qui entoure la jeune femme. Après, son apparence m’a fait hésité. Etant donné que c’est elle qui nous accueille sur le visuel de couverture, j’ai un instant pensé que je n’adhèrerais pas à l’histoire. Dora semblait trop étrange pour que j’accepte de la « rencontrer ». Une appréhension bien vite balayée. Merci pour cet avis que j’attendais 😉

    Par Lunch le 26/05/2013 :

    J’ai eu beaucoup de mal à exprimer mon ressenti sur cette lecture. L’album est complexe, il est complet surtout. Graphiquement c’est vraiment très abouti (et le visuel de la tête de Dora est sans aucun doute réfléchi et inscrit dans les volontés de l’auteur) et au niveau du récit, je pense qu’il n’y a pas photo si l’on compare à son précédent album primé à Angoulême : il restera moins fugace dans nos mémoires.

    D’ailleurs, si l’album est sélectionné pour le festival 2014, c’est dommage que Fior ait été primé en 2011, ils vont être embêtés au jury car cet album est meilleur.

    La tête de Dora m’a gêné dans la lecture, mais l’impression qui reste est incontestablement positive.

    Par Mo le 26/05/2013 :

    Difficile de faire mieux qu’un Fauve d’Or en effet ^^

    Par Cristie le 26/05/2013 :

    C’est du haut vol. Sur le plan graphique c’est à tomber et le scénario suit et nous emporte dans un endroit que l’on attendait pas !

    Par Jérôme le 26/05/2013 :

    J’avoue que le visage de Dora ne m’a pas choqué et je me suis totalement laisser embarquer dans cet album que j’ai trouvé par moments fascinant.

    Par Lunch le 26/05/2013 :

    @Mo’ : Isn’t it ? 🙂

    @Christie : Oui, c’est un récit à la fois fascinant et graphique.
    On ressent une certaine identification, renforcée par le fait que cette science-fiction se passe dans un futur tout proche, et aussi par le fait que ce qui arrive à Raniero est un problème conjugal tout à fait courant.
    Mais Manuele Fior parvient à nous surprendre, à doser l’irréel de telle façon qu’il en devient subjuguant. Et les sentiments qu’il dépeint sont vraiment prégnants.
    Merci pour ce message, bienvenue 🙂

    @Jérôme : Voilà, c’est ce que je disais à Christie, c’est vraiment un récit fascinant. On a envie de prolonger cette lecture je dirais.

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  2. […] Au premier abord, on pense reconnaître dans la forme une certaine influence de Manuele Fior (sur L’entrevue), mais c’est plus subtil que ça : Après le filtre glaçant de Groenland Manhattan, les […]

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