Le loup des mers

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21 mai 2013 par Lunch

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Lunch

Lunch

« Jack London a dévoré la vie avec l’appétit d’un gigantesque incendie : pilleur d’huîtres, chasseur de phoques, chercheur d’or, militant révolutionnaire, vagabond, reporter de guerre, éleveur et exploitant agricole, matelot des mers froides et yachtman des mers chaudes, écrivain autodidacte de plus de cinquante romans et nouvelles.

Soudainement rassasié, il pisse lui-même sur ce feu comme on éteint la lumière à seulement quarante ans.

Et cet incroyable bilan n’est pas suffisant car un auteur n’est pas seulement la somme de ses œuvres et de ses actes, mais aussi celle de ses obsessions, de ses égarements, de ses rêves, ainsi que de la cendre de ses illusions. Cendres refroidies qui nous réchauffent encore comme ces étoiles éteintes depuis des millénaires qui, à nos yeux, brillent toujours. »

Cette belle préface, signée de la main de Riff Reb’s lui-même, témoigne tout le respect et l’admiration qu’il porte à l’auteur californien, mort trop jeune, en 1916, d’une maladie du sang. Le loup des mers est une œuvre qu’il a écrite en 1904.
Après À bord de l’Étoile Matutine (Pierre Mac Orlan), Riff Reb’s se lance dans une nouvelle adaptation de roman par delà les mers, et cette fois les phoquiers remplacent les pirates.

« Comment gagnez-vous votre vie ?
_ Je… Je suis un gentleman… J’ai des revenus suffisants.
_ Et qui les a gagnés, ces revenus ? Votre père, sans doute ! Ce sont les jambes d’un mort qui vous supportent. D’autres ont travaillé pour vous, ça se voit. Vous serez tout juste bon à laver la vaisselle et à aider le marmiton !
_ Capitaine, tout cela ne vous regarde pas. Je désire être débarqué, je peux payer pour ça. Fixez votre prix !
_ J’ai une contre-proposition à vous faire. Mon second est mort, tout le monde va grimper, le mousse aussi. Vous prendrez sa place… 20 dollars par mois, nourri. Vous allez devenir quelqu’un et apprendre à marcher sur vos propres jambes.
»

Voilà donc ce jeune américain nommé Humphrey Van Weyden, critique littéraire de profession, embarqué à bord du Fantôme (le nom du phoquier). Lui qui n’avait jamais pris que le ferry, le voilà parti pour braver les océans à bord d’une goélette. Après une première rencontre musclée avec le Capitaine Loup Larsen, les deux hommes vont apprendre à se connaître tout au long de la traversée qui les mènera jusqu’aux lointains rivages du Japon.
Et c’est bien cette improbable alchimie entre le gentlemen et le marin qui fait tout le charme du Loup des mers.

Loup Larsen est certainement le personnage le plus emblématique du Fantôme, mais aussi le plus complexe, à la fois atypique et fascinant.
D’un charisme diabolique, le Capitaine mène ses hommes par la haine et se plaît à avoir des ennemis. Heureusement pour lui, il dispose d’une grande force de persuasion et d’un corps sculptural qui fait de lui un monstre de la nature. Paradoxalement, il dispose d’une insoupçonnable érudition qui, mise aux côtés de sa brutalité apparente, nous enivre d’une fragrance exquise.

Derrière ce personnage fort de caractère, les autres protagonistes pourraient nous paraître bien fades. Mais ce n’est pas le cas.
Évidemment, le temps d’une bande dessinée est bien trop court pour leur donner autant de relief à tous, mais il n’en demeurent pas moins intéressants. Et c’est d’autant plus le cas d’Humphrey Van Weyden lui-même.
Arrivé à bord vêtu de ses habitudes aristocratiques, sa personnalité de gentilhomme se brise pour mieux construire celle qui le fera homme. Sa rencontre avec Loup Larsen est fortuite mais fondamentale dans sa transformation, ce qui fait de lui un personnage fort.

Il y a dans le récit cette impression d’héritage, de legs. Non pas que Loup Larsen ait vu dans le jeune homme quelqu’un de sa trempe (il n’est pas assez gaillard) mais il y a une fascination certaine entre ces deux hommes, du respect aussi, malgré les océans qui séparent leurs deux personnalités.

« Immortalité. Foutaises. »

Vous l’aurez compris, j’ai été passionné par la psychologie des personnages durant ma lecture. Des personnages qui me hantent encore quelques jours après tant leur charisme est prégnant.
Mais ne parler que de ça serait oublier la très grande qualité du dessin de Riff Reb’s. La justesse de son trait et la maîtrise de ses ombres donnent à ses planches une clarté exemplaire, sur les scènes de jour comme de nuit. Et les gueules qu’il dépeint sont empruntes d’une grande expressivité, le plus souvent sadiques ou grinçantes il est vrai.

Du côté de la colorisation, Riff Reb’s a pris le parti d’articuler son album autour d’une bichromie différente pour chaque chapitre. Un choix discutable dans son intérêt peut-être (on aurait pu se satisfaire d’une quadrichromie de l’ensemble) mais qui permet d’ancrer chaque passage dans une ambiance différente : le bleu des paisibles alizés, le vert de l’angoisse, le rouge du sang…

Je n’ai pas lu Jack London, c’est pas bien c’est vrai, mais je vais tâcher de composer avec ce manque.
Il m’est du coup impossible de dire si l’œuvre de Riff Reb’s est une adaptation fidèle ou pas. On remarque le découpage des chapitres, probablement identique à la trame du roman. On pense repérer les ellipses aussi de fait (le chapitre 4 est très court et marque un résumé au rythme d’un jour par case). Mais le tout est très bien fait, de sorte que la lecture est très fluide et n’entache ni la compréhension ni le tempo de l’histoire (on suppose que la tension est plus progressive et pernicieuse dans le roman encore). C’est d’ailleurs l’un des meilleurs livres qu’il m’ait été donné de lire cette année (et encore une fois un excellent travail de la collection Noctambules). Et l’album inaugurera notre mois de juin sur les pirates et loups des mers sur k.bd.

Si je devais avoir un regret, c’est dans la scène finale (que je tairais, faut pas abuser hein). J’aurais tant aimé que le marin et son second reprennent la mer ensemble, forts de leur expérience passée…

 

Badelel

Badelel

Si la couverture du Loup des Mers intrigue et attire, c’est à reculons que j’ai ouvert cette BD. Ne me demandez pas pourquoi ; vous avez déjà la réponse ! Ben oui, bien deviné : c’est une adaptation de roman. Beurk beurk beurk et 100 fois beurk, on va encore se trouver avec un truc bâtard.
Alors pour modérer tout le bien que je vais pouvoir dire de cette BD ci-dessous, je précise que je n’ai pas lu le roman et que j’aurais sans doute détesté si ça avait été le cas. Mais voilà, là tout de suite, dans l’immédiat, j’ai vraiment trouvé ça bien.

En fait d’abord, ce que j’ai apprécié, c’est que je n’ai pas senti le fait que c’était une adaptation. Oui bien sûr, Riff Reb’s a gardé le chapitrage, ce qui nous donne quelques indices sur les ellipses qui ont été faites comme me l’a fait remarqué Lunch (moi j’ai pas remarqué, j’étais sous le charme). Mais ça se fait naturellement et je n’ai pas ressenti le besoin d’associer ces chapitres à ceux d’un roman. L’histoire est fluide, sans précipitation et même pire : ça m’a donné envie de lire le roman de Jack London pour pouvoir à nouveau ressentir le flot d’ambiances de ce Loup des Mers (si si… bon allez, je vous donne l’autorisation : vous pouvez me flageller).

On se laisse happer par la personnalité du Capitaine Loup Larsen, toute sa force et son ambiguïté. Et si le décor époustouflant des vagues à perte de vue offre à l’histoire un cadre vraiment visuel, la lecture est rendue oppressante par la seule présence du capitaine. Riff Reb’s fait à merveille ressentir le paradoxe des océans, vastes espaces s’il en est, qui contraignent à ces terribles huis-clos, entassés les uns sur les autres pendant plusieurs mois sur les bateaux.

Et que serait un récit maritime s’il n’y avait le dessin ? Un trait fouillé où les ombres sont intrinsèques, des cases pleines de mouvement, des doubles pages au crayon époustouflantes et une grande expressivité des personnages. Quant aux couleurs – une teinte par chapitre – elles participent à créer des ambiances. Bref, ce n’est pas là dessus qu’on va trouver la faille.
Non, si vraiment il fallait trouver un défaut à cette BD, c’est peut-être d’avoir dû faire des choix. Certes les événements ne sont pas précipités, mais on ne ressent pas la temporalité, et il nous semble finalement que le bateau traverse le Pacifique en une semaine. Et à se concentrer sur le duel entre Loup Larsen et le héros Humphrey Van Weyden, on ne prend peut-être pas non plus assez de temps pour découvrir les personnages plus secondaires qui ont pourtant tous leur rôle dans cette histoire.

D’autres avis : Champi, David Fournol, Legof, Mitchul, OliV’, YvanFab Silver
Le loup des mers (One shot)
Œuvre originale (Roman) : Jack London
Scénario : Riff Reb’s
Dessin : Riff Reb’s
Édition : Soleil 2012
La présentation de l’album sur le site de l’éditeur.
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3 réflexions sur “Le loup des mers

  1. Lunch dit :

    Par jerome le 21/05/2013 :

    Un magnifique album que j’ai beaucoup aimé. Et dans le roman la fin est très différente…

    Par Lunch le 21/05/2013 :

    Là tu m’intrigues Jérôme, j’ai très envie de savoir en quoi elle diffère !

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  2. […] instantanément à En mer (Mose est frappé de la même blessure que le héros de En mer) ou à Loup des mers. Le parallèle avec ces deux œuvres est ténu. Il est une nouvelle fois question d’un […]

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  3. […] pas encore d’écrire une « trilogie de la mer ». Ce n’est qu’une fois le projet Loup des mers mis à l’eau que la question s’est posée. Pourquoi pas ? Sauf que l’auteur […]

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