Le chant de mon père

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11 juillet 2015 par Badelel

Le chant de mon père

Badelel

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Gusoon est la petite dernière d’une famille nombreuse de la campagne sud-coréenne. Elle retrace sa vie dans cette Corée autoritariste où les « présidents » sont une successions de dictateurs à la politique répressive, où la vie n’est pas facile, où les femmes sacrifient à un patriarcat exacerbé. Aujourd’hui adulte vivant à Paris, elle porte un regard critique. Entre la nostalgie d’une enfance à la campagne et l’aigreur d’une vie difficile à Séoul, Keum Suk Gendry-Kim brosse un portrait à la fois charmant, innocent et amer d’une Corée pas si lointaine sur le calendrier et pourtant si différente de celle d’aujourd’hui.

Keum Suk Gendry-Kim séduit notre regard avec un graphisme doux et pur qui n’est pas sans rappeler les peintures traditionnelles de la période Joseon au pinceau et à l’encre de Chine. Elle se laisse parfois aller à de sublimes paysages au lavis en délaissant ses personnages ronds et épurés. La tradition d’une façon générale reste au cœur de cette BD puisque le « chant de son père », c’est justement le Pansori dont son père est un interprète.

Ce n’est (malheureusement) pas l’histoire la plus terrible qui soit mais c’est émouvant. La vie de cette famille n’a pas été facile. La tromperie a été leur lot quotidien dès le jour où ils ont quitté leur village de Seochang-dong pour aller faire fortune à Séoul. Ces voisins de retour de Séoul avec leurs rêves plein les yeux, l’oncle qui avait la garde de la fortune familiale pour leur trouver un logement, le beau-frère qui délaisse sa femme malade… Dans cette ville déshumanisée, on ne peut se fier à personne. Et la famille n’est pas en reste. Entre le premier oncle qui arnaque sa propre sœur sans aucun scrupule, le deuxième oncle alcoolique au dernier degré qui réclame constamment de l’argent, le troisième coureur de jupons et violent…
Les personnages que côtoie Gusoon sont particulièrement infâmes, d’autres sont beaux par leur force. On pense notamment à sa sœur. A 13 ans, Iseul arrête ses études pour élever les deux derniers, pendant des années, elle remplace la mère qui travaille toute la journée avec le père pour subvenir aux besoins de la famille. A 30 ans, elle meurt d’un diabète au dernier degré en laissant derrière elle un petit garçon. La mère travaille depuis toujours pour permettre à ses trois frères de faire leurs études, ce que les ingrats ne lui revaudront jamais.

L’auteure nous fait aussi vivre les difficultés d’un régime totalitaire :
– le soulèvement de Kwangju qui se termine en véritable massacre et dans lequel certains membres de la famille perdent la vie (seul avantage à être partis à Séoul selon l’auteur : ses frères et sœurs auraient fait partie des victimes s’ils étaient restés) ;
– une vie précaire qui ne doit sa subsistance qu’au marché noir et donc crainte des répressions (destruction des biens et violences physiques).

Gusoon vit aussi la discrimination dont font souvent preuve les enfants un peu différents. Sa différence à elle : elle vient de la campagne tout au sud de la presqu’île, sa peau est sombre… C’est une campagnarde. Mais c’est aussi une battante qui fait ses preuves pour prendre sa place parmi ses camarades.

Pour autant, malgré les malheurs, elle vit la vie insouciante de l’enfance et de l’adolescence.

Sarbacane est un éditeur qu’on côtoie assez peu en BD en fin de compte… Le chant de mon père est une découverte émouvante

Keum Suk Gendry-Kim est également traductrice et l’auteure de Jiseul, autre BD qui retrace l’histoire et bouleversante de son pays d’origine.

Le chant de mon père - Extrait

Le chant de mon père – Keum Suk Gendry-Kim © Sarbacane 2012

Lunch

Lunch

Je ne suis pas un fervent lecteur de Manhwa mais je me suis laissé convaincre par cette lecture. Grand bien m’en a pris.

L’histoire de cette petite fille, racontée par ses yeux d’adulte, est pleine de maturité. Bercée d’anecdotes sur sa naissance et son enfance, la vie de Gusoon (qui signifie « 9ème enfant ») aurait pu être banale mais il n’en est rien. L’auteure ouvre son récit par un regard plein de tendresse sur son pays natal, qu’elle a quitté pour faire sa vie dans le grand Paris, faisant une croix sur un passé tumultueux.

La venue de sa mère, en visite pour quelques temps en France, était l’occasion de renouer avec ses racines. Keum Suk Gendry-Kim a fait de cette rencontre un beau livre plein d’émotions, qui ne nous ménage pas : compassion, tristesse, tout y passe. On se rend compte combien la vie est différente en France et en Corée du Sud. Partager ce bout d’enfance nous situe aussi dans un contexte historique tourmenté, car les années 80′ n’étaient pas très joyeuses par là-bas. L’auteure n’épargne d’ailleurs pas les événements sanglants ou ses oncles pour le moins antipathiques, voire escrocs.

J’écrivais tout à l’heure que le livre débutait sur un portrait tendre de la Corée. L’auteure a dépeint des paysages ruraux avec beaucoup d’amour, laissant vagabonder ses estampes au gré des séneçons qui parsèment ces premières pages. La nature prend vie en quelques coups de pinceaux parfaitement dosés, à l’encre de Chine et au lavis. Le trait est aérien et les compositions sont belles.
Pour autant, ces rêveries s’estompent quand on rentre dans le récit. Le dessin y est plus rapide, plus brut, moins abouti, ce qui ne gâche pas non plus le plaisir de lecture.

♪ « Ariariang Seuriseurirang » ♫

Le chant de mon père est un titre plein de douceur. Un regard porté sur l’enfance et la famille. On ressent un amour sincère pour ce père qui nous paraît pourtant si lointain, voire absent. Il s’agit en tout cas d’un beau livre.

Le fait que l’auteure ait fait des études d’Art en France, sa vision occidentale de la narration, n’est à mon avis pas étranger à mon plaisir de lecture.

D’autres avis : Bidib, OliV’, PaKa
Le chant de mon père (One shot)
Scénario : Keum Suk Gendry-Kim
Dessin : Keum Suk Gendry-Kim
Édition : Sarbacane 2012
La présentation de l’album sur le site de l’éditeur.
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Une réflexion sur “Le chant de mon père

  1. […] nous livre avec Le chant de mon père un récit autobiographique « tendre » (Lunch) et « émouvant » (Badelel, […]

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