La gigantesque barbe du mal

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29 avril 2015 par Badelel

La gigantesque barbe du mal

Badelel

Badelel

Dans la très propre et très ordonnée île d’Ici, Dave n’est qu’un suiveur parmi tant d’autres. Comme tout le monde à Ici, il habite dans une maison identique à toutes les autres, dans une rue identique à toutes les autres. Tous les matins, comme tout le monde, il se rend à son travail dans une entreprise dont, comme tous ses collègues, il ne sait rien. Il se contente donc, comme tous ses collègues, de faire ce qu’on lui demande. Dans ce quotidien sans surprise, il vit ses deux passions : écouter en boucle les Bangles et dessiner les passants dans la rue.

La seule originalité de Dave, c’est qu’il est totalement glabre à l’exception d’un unique poil. Or un jour, ce poil se met à pousser, ainsi que toute sa barbe, de façon continue et démesurée. La barbe est invincible : qu’on la coupe et elle repoussera, qu’on la cantonne et elle débordera. Cette barbe gène l’ordre public, elle dérange le citoyen sérieux et ordonné, elle horrifie la ménagère.

Bien malgré lui, en introduisant un « poil » d’anormalité dans cette société parfaitement huilée dans laquelle le désordre fait peur, Dave s’attire les foudres de tous et initie un changement inattendu.

Si le propos est incongru, il n’en délivre que mieux son message. Dans cette fable humaine, le mal n’a rien d’absolu. Il est désigné comme tel par les autres, mais que fait donc cette barbe, à part pousser, pousser et pousser encore ? Elle est plutôt une échappatoire à cette vie trop ordonnée et trop monotone. Une sorcière sous l’Inquisition en somme.

D’ailleurs Dave n’est pas seulement une aberration, un objet de scandale, de rejet et de dégout, il est un héros malgré lui. Dans cette société trop rigide, il apporte une souplesse, voire un petit air de révolution… « a wind of change » diraient les Scorpions outre-Rhin. Il ouvre une porte dont lui-même ne peut profiter. Dave est soumis au désordre de sa barbe de la même manière qu’il était soumis à l’ordre de la société : il subit.

Ce n’est d’ailleurs pas tant sa barbe qui apporte tout ce chamboulement, mais bien le comportement des autres et les décisions prises à son encontre, car Dave continue à vivre autant que possible comme il l’a toujours fait. S’il ne peut plus ni sortir ni travailler, il continue de dessiner la rue et d’écouter les Bangles en boucle.

Dans cet univers bien réglé, les cases sont bien carrées et bien cadrées par un épais trait noir. Le dessin est propre, un crayonné gris soigné et très doux. Petit à petit, les cases osent. Rien de bien tempétueux : ce n’est qu’une mini-révolution de passer de l’ordre strict à la liberté, mais elles aussi se libèrent d’un carcan de façon presque imperceptible.

Lunch

Lunch

Dans une société où l’ordre et la normalité font foi, la gigantesque barbe de Dave effraie. Elle représente l’anarchie, l’incontrôlable, tout ce que redoute l’habitant d’Ici, bien ancré dans ses habitudes, son confort, son obsession de rester dans un cadre et de détourner la vue d’un océan infini et insondable.

« Car pour Dave, comme pour la plupart des gens d’Ici, il n’y avait pas vraiment d’issue. L’idée que Là était tout simplement toujours là. Assise en silence… quelque part sur la gauche du champ de vision. Sans forme précise. Comme… une mauvaise herbe… qui se faufilerait dans les craquelures… dans les fissures invisibles qui séparent un moment d’un autre. C’était le sentiment que peut-être, par un jour de beau temps, le monde bien rangé d’Ici pourrait tout simplement s’effondrer. »

Par le reflet de Dave, Stephen Collins pose un regard cynique sur une société consommatrice qui a peur de tout. Dave représente la différence. Physiquement, son unique poil de barbe fait désordre. Son travail l’interpelle, ce qui semble surprenant quand tout le monde s’échine à la tâche sans aucune forme de questionnement. Pour finir, son passe-temps consiste à dessiner son quartier depuis sa fenêtre, un quartier scrupuleusement tenu bien sûr, avec ses passants rivés sur leurs smartphones. Une société de suiveurs fantômes.

La gigantesque barbe du mal - Extrait

La gigantesque barbe du mal – Stephen Collins © Cambourakis 2014

Cette barbe, qu’elle soit taillée par les coiffeurs, les jardiniers et même les toiletteurs pour chiens, pousse sans discontinuer. Elle est libre ou développe la créativité selon, prenant la forme qu’elle veut bien prendre. On y devine des formes, tantôt une main crochue ou pourquoi pas un tentacule. Elle se libère comme une flamme, venant d’on ne sais où. Bien qu’Ici tout est formalisé, la barbe représente Là où on ne veut pas aller. Et pourtant, ce mal aussi sournois qu’inconnu attire la curiosité, pousse au vice, développe dans cette société calibrée au poil ce petit grain de folie qui fait toute le sel de la vie.

Le fond et la forme se confondent. Stephen Collins nous livre une histoire épurée avec des cases parfaitement dressées : tout est propre, agencé. Les vignettes, alternant les tailles jusqu’à l’illustration pleine page, forment un rythme avec les mots. L’histoire est posée par des bouts de phrases qui s’enchaînent lentement.
C’est une poésie verbale et visuelle !

« … do you feel my heart beating… »

Notons enfin l’excellent travail des éditions Cambourakis qui sous la jaquette à rabats de leur livre cachent une couverture sobre (mais aussi un papier épais et agréable qui contribue aussi à l’ambiance de lecture), avec pour seul dessin la représentation d’un arbre parfaitement taillé, la symbolique-même de l’histoire. Une nature qui par essence est libre et se développe de manière anarchique, quelle barbe !

D’autres avis : Bidib, Champi, Mo’
La gigantesque barbe du mal (One shot)
Scénario : Stephen Collins
Dessin : Stephen Collins
Édition : Cambourakis 2014
Le site web de Stephen Collins.
La présentation de l’album sur le site de l’éditeur.
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2 réflexions sur “La gigantesque barbe du mal

  1. […] le désordre fait peur, Dave s’attire les foudres de tous et initie un changement inattendu. » (Badelel) Mais si, la peur. Vous savez bien. Celle qui n’a rien à faire Ici puisqu’elle naît […]

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  2. […] connaissez certainement Stephen Collins pour sa Gigantesque barbe du mal, album magnifique (et volumineux) paru en 2014 chez ce même Cambourakis. L’auteur londonien […]

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