Histoire pittoresque, dramatique et caricaturale de la Sainte Russie

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21 avril 2015 par Badelel

Histoire de la Sainte Russie

Badelel

Badelel

Habituellement, quand on cite le nom de Gustave Doré, maître de la gravure devant l’Éternel, c’est plutôt pour le travail d’illustration qu’il a effectué sur les œuvres des autres. Rabelais, Blazac, Shakespeare, La Fontaine, Perrault ne sont quelques noms parmi tant d’autres dont la littérature a été embellie par le prolixe Gustave Doré.

Ce que l’on sait moins de lui, c’est que ces titres qui ont fait sa célébrité sont en fait sa « solution de facilité » à lui pour accéder enfin à la reconnaissance. Car avant de faire tout ça, Gustave Doré était caricaturiste, une profession nettement moins prestigieuse que celle d’artiste, et pourtant au moins aussi instructive !

Les éditions 2024 se sont mis en tête de remettre en valeur cet obscur passé, ancêtre pas si lointain de la bande dessinée. Après Des-agréments d’un voyage d’agrément, c’est au tour de l’Histoire pittoresque, dramatique et caricaturale de la Sainte Russie de voir le jour dans les collections de ce petit éditeur strasbourgeois toujours plus surprenant. Évidemment, il va de soi qu’éditer de tels monuments implique de réaliser un objet à la hauteur de son contenu. Couverture solide, dos toilé, première de couverture en bichromie… Ce n’est pas sans rappeler les objets plus classiques de la littérature, mais l’usage de losanges pour insérer le titre y confèrent une certaine modernité.

Mais trêve de blabla, à quoi peut-on s’attendre lorsqu’on ouvre cette Histoire de la Sainte Russie ? Hé bien en fait non, ne l’ouvrons pas tout de suite, car il m’a paru à moi essentiel de comprendre le contexte d’écriture de ce pavé, contexte qui m’a manqué dans un premier temps et que je me suis empressée d’aller chercher.

Lorsque l’Histoire de la Sainte Russie parait en 1854, l’Europe est en plein affrontement en Crimée. Cette guerre oppose la Russie d’une part à une coalition formée du Royaume Uni, de la France, de l’Empire Ottoman et de la Sardaigne d’autre part. Cet ouvrage totalement patriotique retrace ici une image peu glorieuse de l’ennemi !

Disons le tout de go : la lecture est fastidieuse. J’y ai pour ma part consacré 1 semaine et demie à coup de sessions de lecture de 10 minutes, et c’est bien là son principal – voire son seul – défaut. C’est que l’ensemble est terriblement répétitif. L’effet est voulu, appuyant l’absurdité du propos, mais ça devient rapidement long et obscur.

On y découvre ainsi une longue ribambelle d’authentiques tsars caricaturés à l’excès et rendus rustres, cruels, imbéciles, autocratiques, ambitieux et démesurés. Catherine fait ici office d’exception : elle ajoute à toutes ces qualités celle de la luxure. Inutile de préciser que le portait n’est pas glorieux, mais qui a dit qu’il devait l’être ? Ne s’agit-il pas d’un ouvrage patriotique ?

Prenant pour base les faits historiques, Doré les simplifie et les tourne en dérision. En digne caricaturiste du XIX° siècle, il se donne des airs d’érudition (notamment avec les citations grecques et latines qui parsèment l’ouvrage) et revendique l’absurdité du propos et de la forme. Le rendu est fantasque, farfelu et absurde : c’était l’objectif et c’est réussi. L’auteur joue le décalage entre l’image et le texte, manipule les jeux de mots pourris et le comique de répétition, multiplie les références sans rapport…

La bataille d’Austerlitz, le succès de la campagne de Russie (1812 donc), l’hypothétique prise de Constantinople sont autant d’obsessions pour ces Russes à la nostalgie facile.

On peut toutefois regretter une mise en page parfois obscure. La bande dessinée n’en est même pas à ses balbutiements, mais Doré s’affranchit déjà de codes encore inexistants, ce qui donne parfois des sens de lecture confus.

Lunch

Lunch

Lorsque nous en sommes venus à la sélection de nos futures lectures dans le cadre de notre thématique mensuelle dédiée à la Russie sur k.bd, nous avions bien sûr pensé à Tintin au pays des Soviets et à Corto Maltese en Sibérie, mais quitte à revenir aux bases (et puis à quoi bon toujours parler des mêmes ?), pourquoi ne pas aller dans le fond des choses : les frémissements-mêmes de la bande dessinée, Gustave Doré !

OUI, Gustave Doré était un génial précurseur et déjà, en 1854, il dessinait l’Histoire pittoresque, dramatique et caricaturale de la Sainte Russie, dans la veine des travaux de son mentor suisse, Rodolphe Töpffer.
C’est pourtant pour ses (géniales) gravures et surtout celles des Fables de La Fontaine mais aussi des Contes de Perrault que nous le connaissons. Force est de constater que l’artiste n’était pas qu’illustrateur et qu’il savait aussi manier les mots.

Car cette Histoire de la Sainte Russie (résumons le titre ainsi) est une merveille de caricature (tout est dans le titre en même temps), piquant au vif les « barbares russes » alors que débute la Guerre de Crimée. Ce pamphlet politique ridiculise les ennemis des français (qui nous auront eux-mêmes piqués au vif en 1812, on leur devait bien ça) en mettant en scène leur histoire, réelle et documentée, de façon détournée. Adepte du calembour, l’auteur use et abuse des facéties textuelles, souvent en opposition avec l’image, ce qui assoit la narration dans un décalage (et un cynisme) constant.

« Je respecte trop la beauté d’Olga pour vous bien dire comment elle mourut ; mais, ce qui est connu de tous, c’est que cette reine sans entrailles s’en sentit de brûlantes à sa dernière heure. »

Alors certes, les effets de style sont redondants et certains paragraphes « pavés » nous assomment (aie) : petits caractères, manque d’aération dans le texte, langage parfois un peu vieillot. La bande dessinée est longue à lire, voire très longue pour peu qu’on soit fatigué. Un conseil : prenez le temps, en deux ou trois fois si besoin, savourez ces moments de franche rigolade et de culture (parce que c’est dit avec humour mais ça reste incroyablement documenté) : vous apprécierez forcément !
Alors pour peu que vous soyez férus du patrimoine 9ème Art… foncez tête baissée !

Retenons aussi le superbe boulot d’édition de 2024, qui a publié un bel ouvrage à reliure toilée, papier de fort grammage et un beau travail d’embellissement réalisé par Benjamin Adam (Lartigues & Prévert).
Difficile à croire que pareil ouvrage ait pu exister 160 ans plus tôt… pourtant !

Histoire pittoresque, dramatique et caricaturale de la Sainte Russie (One shot)
Scénario : Gustave Doré
Dessin : Gustave Doré
Édition : 2024 – 2014
La présentation de l’album sur le site de l’éditeur.
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2 réflexions sur “Histoire pittoresque, dramatique et caricaturale de la Sainte Russie

  1. […] ne vous décrirai pas davantage l’époque mais, comme le dit Badelel, « il m’a paru à moi essentiel de comprendre le contexte d’écriture de ce pavé, contexte […]

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  2. […] Du frenchmanga sur les Chroniques de l’Invisible, c’est le brillant City Hall tome 5. Un coup de coeur glaçant pour Moka, Emmett Till- derniers jours d’une courte vie. Un des albums les plus attendus de ce premier trimestre, chez Sin City, Le rapport de Brodeck tome 1. Retour arrière pour les Blog Brothers avec Vitesse Moderne de Blutch. Retour encore plus en arrière pour PG Luneau qui revient sur les débuts de la série classique Natacha. Soukee nous emmène en voyage, avec les Chroniques Birmanes de Guy Delisle. Deux monstres sacrés réunis en bd, Danniel Penac et Florence Cestac, c’est Un amour exemplaire, à lire chez Violette. Une intégrale fort et intense, Dolmen nous propose de faire l’Ascension du Haut Mal. Petit bijou graphique et engagé, un amour de BD vous propose Un certain Cervantes. Délicat et acidulé, venez lire Il fera beau demain, chez Marion 23 Peonies. Véronique D propose un témoignage fort sur la situation des femmes au Yemen, Le monde d’Aïcha. le dernier Régis Hautière est à lire chez Noukette, c’est Un homme de joie tome 1. Caro a lu une biographie en BD celle du peintre Ego Schiele: vivre et mourir. Un album qui fait le buzz, tranquillement, Little Tulip, à retrouver chez Mael de la Ronde des Post-its. Un premier album qui convainc de plus en plus de monde, dont Hervé de Temps de Livre, c’est Nora. Ils sont les champions des titres alambiqués, Lunch et Badelel vous font découvrir Histoire pittoresque, dramatique et caricaturale de la Sainte Russie. […]

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