Partie de chasse

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6 avril 2015 par Lunch

Partie de chasse

Lunch

Lunch

1983…
Pierre Christin et son compère Enki Bilal imaginent un récit contemporain, prenant source dans ce qu’il pourrait encore rester de la Révolution russe, s’inventent des personnages à la biographie tellement réaliste qu’elle paraît tangible.
La partie de chasse qu’ils s’apprêtent à écrire se passe au présent, quelque part en Russie, dans un bunker palace perdu dans une campagne enneigée, loin de toute civilisation. À quoi bon montrer la Russie telle qu’elle est devenue de toute façon ? Ce qu’il en reste : une résidence 4 étoiles, certes un peu vieillie mais tout confort, piscine et observatoire compris. Le lieu parfait pour accueillir les vieux révolutionnaires aigris, usés par le sale temps, les rancunes et les mains rouges.

« La chasse et les échecs, comprends-tu ? Les deux grandes passions de Vassili Alexandrovitch, avec la politique ; À moins que…
_ À moins que ?
_ À moins qu’il ne s’agisse en réalité de la même chose, c’est à dire du pouvoir… »

Une sorte de meeting de briscards politiques, émoustillés par une énième partie de chasse comme d’autres iraient passer un week-end au ski. Chacun son truc !

Âpre mise en bouche…

En voulant nous présenter chacun des 9 politiciens protagonistes (sans compter le jeune interprète qui a un rôle déterminant mais pas de background à proprement parler), Pierre Christin nous noie plus qu’il ne nous intéresse. La faute à un jargon politique dur à avaler et d’autant plus avec la distance (nous nous plaçons ici 32 ans après l’année d’édition, qui fait de plus référence à des faits bien antérieurs). Le scénariste prend du plaisir à placer tous les organes de pouvoir russes dans son texte (Comité central, Kominform, Sécuritate, Politburo, etc.), ce qui rend la digestion difficile.
La mise en place souffre de ces longueurs mais n’est-elle pas aussi nécessaire pour que nous puissions appréhender les rancœurs intestines, les douleurs lancinantes et les amitiés sincères ?

« C’est toujours le même cauchemar que j’ai depuis…
… celui d’un monstre obscène et ambigu venu de je ne sais quelle étoile à jamais refroidie…
Et ce monstre il m’arrive de penser que c’est moi, Vasil Stroyanov, à moins que ce ne soit le Parti lui-même, dont je ne suis qu’une bouche imprécatrice, qu’une griffe atroce… »

Passé ce cap des présentations, la montée en puissance est palpable. L’effet « centre de vacances » agit comme un huis-clos, dans cette demeure blockhaus perdue au milieu de rien : il y a un épervier dans la fauconnerie !

Extrait de l'épitaphe complémentaire de l'édition 1990

Partie de chasse – Pierre Christin & Enki Bilal © Humanoïdes associés / Casterman 1990

… on se quitte bons amis !

Partie de chasse tient pour moi autant du calvaire que du génie.
La lecture est ardue mais elle préserve une saveur toute particulière, d’un rouge métaphorique.
La fin n’est pas si surprenante que ça (pour peu qu’on l’aie déjà lue ?) mais elle est habilement amenée. Bizarrement, les visages se décrispent et chacun repart mener ce qui lui reste de vie. J’aime assez ce changement de ton qui fait du bien et qui fait se poser des questions.

« Vos paroles vaines, vos agitations fébriles, vos pactes honteux,
Tout cela n’a servi qu’à la liquidation systématique de nos anciens idéaux,
Par votre faute, il n’en reste plus que des carcasses rouillées, des souvenirs de vagues, d’absurdes statues perdues dans le désert,
Des étoiles rouges gisant sans signification sur un sol stérilisé. »

L’épilogue « épitaphe » rajouté, non présent dans la version originale de 1983, vient apporter un éclairage « quelques années après » sur le devenir des personnages. Tout un poème, narrativement fort et plutôt à-propos.

Partie de chasse est une fiction qui se joue habilement de l’Histoire, croire qu’elle serait vraie ne relèverait pas du scandale !

Badelel

Badelel

Cinquième collaboration entre Enki Bilal et Pierre Christin, Partie de chasse voit le jour au début des années 1980 (1983 pour la première édition) et se déroule à la même période dans une URSS fière mais déclinante.

Autant ne pas vous donner de fausses idées, cette Partie de chasse est excessivement politique. C’est fait de façon talentueuse, mais si vous n’aimez pas le genre, passez votre chemin, car il n’y a pas un instant de répit. Je pense d’ailleurs que ma première lecture – il y a une petite dizaine d’années – était passée à côté de l’essentiel, car bien des choses sont suggérées (et brillamment représentées) et non explicitement dites.

Je disais hier soir à Lunch : « Oui c’est long, mais c’est super fort, parce que si tu regardes de près, l’intrigue de l’album tient sur une page ! ». Ce qui prend du temps finalement, c’est la présentation et le parcours politique des personnages. Exception faite du maître d’œuvre de cette petite réunion qui mène bien son petit monde, chacun des protagonistes a connu un parcours très chaotique, témoignant d’un communisme impitoyable et pourri jusqu’à la moelle où monter très haut peut simplement vous faire tomber encore plus bas. Surtout si Vassili Alexandrovitch n’est pas loin. Mais personne n’est à sauver, et surtout pas Vassili Alexandrovitch. Enfermé dans son mutisme (depuis quand et pourquoi d’ailleurs ?), il assiste à ce petit bal. Les images du passé ne sont guère plus reluisantes que ce présent horrifiant. Inexpressif, il observe sans jamais manifester le moindre intérêt pour ce qui se déroule sous ses yeux ni pour ce qui se dit, ce qui ne l’empêche pas d’être un chef d’orchestre extrêmement despotique. Il exerce un pouvoir tout puissant sur cet échantillon de la Nomenklatura décadente. Il connait les faiblesses de chacun. S’ils n’en ont pas, il en crée pour faire de ces hommes ses marionnettes obéissantes et prêtes à tout pour le servir.

Mon problème avec cet album, c’est une profonde difficulté à ne pas confondre les personnages et à les reconnaître d’une fois sur l’autre. Sur un album de cet ordre, c’est un sacré handicap !

Mais pour le reste, c’est encore un duo Christin/Bilal extrêmement efficace avec un scénario d’une grande profondeur et un dessin parfaitement à son service, avec un usage sanglant de l’allégorie graphique.

L’album se clôt sur une biographie de trois des personnages supposés historiquement importants. C’est le petit truc qui arrive à vous faire douter. Ces personnages sont donc authentiques ? La manœuvre est habile, très bien mise en œuvre, mais en 1983, il n’y avait pas Internet et Wikipédia. Pas plus qu’en 1990 lorsque la deuxième édition ajoute un cahier en postface. Le leurre ne tient guère longtemps à présent, mais garde le mérite d’insinuer le doute et de surprendre le lecteur. Ces ajouts permettraient sans doute au lecteur de se raccrocher quand il se perd avec les têtes et les passés des personnages.

Mais le plus fort dans tout ça, c’est qu’après avoir refermé le livre, on ne sait toujours pas comment s’appelle de jeune Français qui fait office de personnage principal !

D’autres avis : Mo’, Yvan
Partie de chasse (One shot)
Scénario : Pierre Christin
Dessin : Enki Bilal
Édition : Humanoïdes associés 2004 (1° édition Dargaud 1983)
La présentation de l’album sur le site de l’éditeur (Casterman).
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3 réflexions sur “Partie de chasse

  1. Mo' dit :

    Le jeune français a certainement pris la tête d’un parti communiste quelconque célèbre en France 😛 [fin du mode clown] ^^
    Cela ne m’a pas gênée de ne pas savoir qui il est. Il fait un peu poupée de chiffon au milieu de tous ces pontes

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  2. Lunch dit :

    Sans parler de l’autre français, celui qui est refoulé à la frontière. Celui qui, étrangement, ressemble à ce personnage énigmatique présent dans nombre d’autres albums du duo Christin/Bilal et dont on ne sait rien, sinon qu’il est physiquement présent.

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  3. […] Badelel : « Mon problème avec cet album, c’est une profonde difficulté à ne pas confondre les personnages et à les reconnaître d’une fois sur l’autre. Sur un album de cet ordre, c’est un sacré handicap ! Mais pour le reste, c’est encore un duo Christin/Bilal extrêmement efficace avec un scénario d’une grande profondeur et un dessin parfaitement à son service, avec un usage sanglant de l’allégorie graphique. » […]

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