Pietrolino

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23 octobre 2014 par Lunch

pietrolino

Lunch

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L’histoire se passe quelque part en France durant l’occupation nazie. Les soldats allemands sont partout et font régner la terreur.
C’est au milieu de cette illustration de la grande Histoire que va s’imbriquer la petite, par l’entremise d’un spectacle mis en scène par trois saltimbanques dans le bistrot du coin. L’un d’eux, Pietrolino, s’affaire à subjuguer la foule grâce à ses incroyables aptitudes de mime. Il enchaîne aussitôt derrière son castelet avec son tour fétiche, sa « parade des mains », qu’il présente avec virtuosité : un gant bleu blanc rouge sur l’une d’elles, rouge à croix gammée sur l’autre. La tension face au danger d’une telle représentation donne toujours des frissons, largement récompensés par les ovations d’un public entièrement acquis à la cause. Le frisson se transforme vite en sueur lorsque les agents de la Wehrmacht entrent dans l’établissement… c’est le tournant d’une vie : Pietrolino en perdra l’usage de ses mains…

Cette vie romancée d’un mime est une belle histoire, touchante et emprunte de poésie. On y côtoie de beaucoup l’univers du cirque une fois passée la façade de la guerre, avec ses arts de rue, ses acrobates, ses dompteurs et ses clowns.
Pietrolino est un personnage attachant bien que particulier. D’aucuns diraient qu’il n’a pas toute sa tête… il est parfois simple d’esprit en tout cas, s’émerveillant devant la beauté des choses ou perdant pied à la réalité par moments. Nous suivons sa déchéance et sa reconstruction, une émancipation qui ne se fait pas sans déraison : Pietrolino donne l’impression d’être un peu hors du temps. On a du mal à le situer dans le monde contemporain dans lequel il évolue.

Duo gagnant

Alexandro Jodorowsky est un homme aux multiples talents, des talents qui l’amènent à côtoyer plusieurs mondes, oscillants entre la bande dessinée qu’il chérit et le cinéma qu’il affectionne tout autant, en passant pas les planches et… le mime ! Autant de facettes d’une même vie qui lui ont fait rencontrer des centaines de personnes fascinantes et lui ont permis de travailler avec les plus grands (on pense notamment à Mœbius, mais aussi à Boucq ou Giménez).

Olivier Boiscommun est un auteur complet de bande dessinée, surtout connu pour ses planches hautes en couleurs et pour son travail sur Anges (avec Dieter). Il a fortement contribué à la réussite de Pietrolino, adaptant le pantomime de Jodorowsky pour en faire quelque chose de visuel bien qu’en deux dimensions.
L’album est, comme toujours avec Boiscommun, très graphique. Les dessins vivants montrent toute l’expressivité propre aux clowns, capables par des gestes amples et des mimiques exagérées de passer de la détresse à la jubilation. La colorisation directe donne toujours cette sensation de chaleur bien trop rare (et de plus en plus) dans la bande dessinée, une qualité indéniable pour les amateurs de belles choses.

La rencontre entre ces deux auteurs s’est faite par le biais de l’éditeur (Bruno Lecigne), qui avait dans ses tiroirs depuis de trop longues années cette histoire écrite par Jodorowsky. Boiscommun, sensible au texte, a voulu l’adapter en bande dessinée. Grand bien lui en a pris.

C’est la faute à Marceau

Remontons dans le temps à l’origine de la création :
Alexandro Jodorowsky et le mime Marceau ont croisé leur route quelque part au milieu des années 50. L’auteur chilien faisait lui-même du mime lorsqu’il était jeune, mais sa rencontre avec Marcel Marceau a été un véritable électrochoc : il n’était pas fait pour ce boulot, il avait trouvé son maître !
C’est ainsi que Jodorowsky a écrit pour lui des pantomimes. C’est ainsi qu’ils devinrent amis.
De cette rencontre est née l’inspiration d’un mime nommé Pietrolino et inspiré de Marcel Marceau. L’homme était vieux mais avait toujours soif d’aventures. C’est lui qui a demandé au Chilien de lui écrire cette ultime histoire. Pietrolino était en quelque sorte son chant du cygne…

Le mime Marceau est décédé quelques semaines à peine avant la sortie du livre. Il n’a malheureusement pas eu le temps de le découvrir alors qu’il avait accueilli avec beaucoup d’entrain cette idée de se voir enfiler un nouveau costume une dernière fois et de trouver l’amour.

« Je vais garder pour moi ce qui se passa ensuite. De toute façon, vous ne me croiriez pas. Mais je peux vous dire une chose… il était magnifique. »

Marcel Marceau était un grand artiste, « le Français le plus célèbre du monde » titraient certains quotidiens à sa disparition. Celui qui a inspiré le Moonwalk à Michael Jackson s’en est allé à l’aube du premier tome de Pietrolino. Le final tout en poésie du second est le plus bel hommage que les auteurs auraient pu lui témoigner. Une conclusion qui peut paraître bien énigmatique pour le lecteur… connaître l’intimité entre Jodorowsky et Marceau nous aide à mieux l’appréhender et surtout à l’apprécier pleinement !

C’est la magie de la bande dessinée !

 

Badelel

Badelel

Le trait anguleux d’Olivier Boiscommun n’a définitivement pas d’égal et le grand Jodo lui offre un écrin pour exprimer toute son œuvre avec ce Pietrolino. Avec cette histoire pleine d’émotion qui laisse somme toute peu de place au texte et beaucoup à l’image, Boiscommun a ici tout loisir de s’exprimer.

Le rêve, la peine, la peur, la colère, l’amour ne sont qu’un panel de ces émotions que Pietrolino nous fait partager dans des cases muettes, quand le narrateur se tait pour laisser au clown le loisir de dévoiler le fond de son âme.

Les personnages de Pietrolino et Alma, les deux mimes, sont longilignes et le moindre de leurs gestes, y compris dans la vie courante, est d’une infinie préciosité, comme si le mime et tout ce qu’il exprime dépassait le simple spectacle et occupait la moindre parcelle d’existence.

L’histoire de Pietrolino est un ode aux saltimbanques. La difficulté de leur vie et l’image que nous en avons ne rendent pas justice à leur don. Ces gens qui nous font rêver par leurs spectacles et leurs talents sont aussi ceux que nous méprisons une fois le spectacle terminé. C’est aussi une belle histoire d’amour qui ne tombe jamais dans la niaiserie et un hymne à la liberté. D’un autre côté, Jodorowsky est sans pitié : ceux qui sont méprisables au début restent méprisables à la fin. On ne change pas un homme, il ne devient pas bon. Au contraire, il empire avec le temps.

Mais Jodorowsky ne serait pas Jodorowsky si le mystère ne venait pas ajouter son grain de sel. Au prétexte d’une histoire tellement crédible et d’une métaphore finale si touchante, il insuffle à la dernière scène une note de fantastique là encore magnifiée par les sublimes aquarelles de Boiscommun.

Un autre avis : Bidib
Pietrolino (Format intégrale)
Œuvre originale (Pantomime) : Alexandro Jodorowsky
Scénario : Olivier Boiscommun
Dessin : Olivier Boiscommun
Édition : Humanoïdes associés 2011 (T1 : 2007 / T2 : 2008)
L’interview passionnante des auteurs chez Actua BD.
La présentation de l’album sur le site de l’éditeur.
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