Les vieux fourneaux #1 : Ceux qui restent

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7 juillet 2014 par Lunch

Lunch

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C’est coutume de le dire, il n’y a guère que les mariages et les enterrements qui rassemblent la famille et les amis. La disparition de Lucette n’échappe pas à cette règle et nous offre des retrouvailles, Mimile et Pierrot étant venus réconforter leur copain Antoine.

Ces trois retraités au fourneau toujours brûlant croquent la vie à pleines dents et ravivent pour l’occasion leurs souvenirs d’antan : une jeunesse insouciante à la campagne et, pour deux d’entre eux, un syndicalisme forcené. Bien sûr la regrettée Lucette est sur toutes les lèvres et c’est une lettre posthume à son mari, consignée chez le notaire, qui va faire basculer ce petit monde – Sophie, enceinte, n’échappera pas à l’escapade – dans une aventure inattendue : une virée en Italie, un voyage dans le temps, une quête un peu folle et nimbée de secrets.

Comédie familiale

Ces vieux fourneaux pourraient s’apparenter à ces films bien français dont nous avons le secret, avec leurs personnages hauts en couleur et dans le cas présent un trio de vieillards débridé. Une influence que l’on retrouve dans ce récit avec cette façon de mettre en scène des protagonistes terriblement humains qui gardent cet esprit revanchard et acerbe. C’est ainsi que la critique de l’industrialisation et de l’enrichissement à outrance, défendue par les trois compères, trouve son écho dans le ras-le-bol de Sophie, exaspérée par les reliquats de l’ancienne génération :

« Vous m’avez fait, ma petite dame, que votre génération est à l’origine de tous les fléaux du monde moderne ! La mondialisation, l’ultralibéralisme, la pollution, la surexploitation, l’agriculture extensive, les paradis fiscaux, la communication ! Tout !

Vous êtes inconséquents, rétrogrades, bigots, vous votez à droite, vous avez sacrifié la planète, affamé le tiers-monde !

En quatre-vingts ans, vous avez fait disparaître la quasi-totalité des espèces vivantes, vous avez épuisé les ressources, bouffé tous les poissons ! Il y a cinquante milliards de poulets élevés en batterie chaque année dans le monde, et les gens crèvent la faim !

Historiquement, vous… Vous êtes la pire génération de l’histoire de l’humanité ! Et un malheur n’arrivant jamais seul, vous vivez hyper vieux ! »

Quoi qu’on en dise : « c’est pas faux » ma p’tite dame. Un coup-de-gueule qui fait sourire et qui sert en mise en abîme une lutte familiale intergénérationnelle. La fibre syndicaliste c’est dans les veines et la grand-mère Lucette avait aussi son tempérament.

Lupano, auteur en vogue

On a découvert Wilfrid Lupano avec Alim le tanneur en 2004, une deuxième BD qui l’a directement propulsé sur le devant de la scène, bien servie il est vrai par le dessin tout en rondeur de Virginie Augustin. Il enchaîne depuis les gros succès avec une explosion de titres ces dernières années : L’assassin qu’elle mérite, L’homme qui n’aimait pas les armes à feu, Le singe de Hartlepool, Azimut, Ma révérence

Une montée en puissance en terme quantitatif mais aussi qualitatif puisque ses sorties sont désormais attendues avec enthousiasme par un public de plus en plus réceptif à son travail.

S’il n’est pas rare que Wilfrid Lupano s’entoure d’un nouveau dessinateur à chaque aventure, c’est la seconde fois qu’il collabore avec Paul Cauuet, déjà son partenaire sur L’honneur des Tzarom. Changement de décor avec Les vieux fourneaux puisqu’on passe de la science-fiction à la saga familiale. Le changement est également brutal côté graphique puisque Paul Cauuet a grandement modifié son dessin, abandonnant le style lissé aux couleurs typées jeunesse pour une trait réaliste et parfois même caricatural, en tout cas très expressif, avec une colorisation douce dotée d’une palette variée.

Les scènes sont d’une grande lisibilité et les multiples flashbacks s’intègrent bien au récit, facilement identifiables par l’usage d’un filtre gris et de bordures de cases parcheminées dans le style des photographies d’autrefois.

Un goût de reviens-y

C’est assez difficile de parler de ce livre qui comporte de nombreux tiroirs.

Des tiroirs qui permettent de dérouler une intrigue agréable mais qui annoncent aussi des ficelles qui pour certaines me semblent un peu prévisibles. J’espère que l’auteur saura me surprendre.

J’aurais en tout cas bien aimé prolonger ce moment de lecture en compagnie de ces quatre flibustiers. La dernière page arrive comme un couperet et brise un peu notre élan. Il va falloir attendre un peu pour la suite… un one-shot eut été appréciable, ma foi !

Consolons-nous avec le mot de la fin. Dis, Pierrot…

« Tu comptes faire chier le monde encore longtemps ?

_ Le plus longtemps possible, oui. Qu’est-ce que tu veux faire d’autre ? À nos âges, il n’y a plus guère que le système qu’on peut encore besogner. Du coup, ma libido s’est reportée sur la subversion. C’est ça ou moisir du bulbe. »

À la bonne heure !

roaarrr

– Prix des libraires 2014

D’autres avis (l’embarras du choix !) : Legof, Yvan, Fab Silver, Jérôme, Moka, Noukette, Yaneck
Les vieux fourneaux #1 : Ceux qui restent
Scénario : Wilfrid Lupano
Dessin : Paul Cauuet
Édition : Dargaud 2014
Le blog de Wilfrid Lupano.
La présentation de l’album sur le site de l’éditeur.

Une réflexion sur “Les vieux fourneaux #1 : Ceux qui restent

  1. Lunch dit :

    Par Yaneck, le 07/07/2014 :

    Angélique, je réponds à ta dernière question, c’est une série long terme qui est prévue par Lupano. J’ai lu ça dans un magazine bd, je sais plus lequel.
    Ravi de vous lire sur ce petit bijou. C’est que du bonheur. Lupano, l’Audiard de la bd ?

    Par Lunch, le 08/07/2014 :

    Je faisais référence au cinéma… c’est sûr que les dialogues sont truculents 🙂
    Série au long cours donc, enfin tout du moins pas en 2 temps. J’attends de lire la suite alors et que l’auteur me surprenne. Je sens venir gros comme une maison le « trésor caché » et des papis étonnés de se retrouver avec une partie de la fortune de leur vieil ennemi…
    Reste en suspens l’énigme du père disparu…

    Par Mo’, le 08/07/2014 :

    Ça a l’air d’être excellent. Ça y est, il me faut cet album 😀 Vous êtes bougrement convaincants les gens 😉

    Par Lunch, le 08/07/2014 :

    Cool, on est convaincants 😀
    T’as plus qu’à le lire pour avant-hier 🙂

    Par Badelel, le 08/07/2014 :

    @Yaneck : ben la fin elle est moisie quand même, ce qui est bien dommage vu le niveau du reste de la BD !!!

    Par Moka, le 08/07/2014 :

    Une BD exceptionnelle !
    Et pour en avoir discuté avec Monsieur Lupano, il me semble que nous partons pour une série d’au moins 4 tomes.

    Par Lunch, le 08/07/2014 :

    J’aurais pensé moins. Merci de l’info Moka !

    Par Noukette, le 08/07/2014 :

    Une vraie pépite cette BD ! Vivement la suite !

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