Moi René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag IIB #1

Poster un commentaire

9 mai 2014 par Lunch

moi_rene_tardi01

Lunch

Lunch

Si on se réfère à la longue bibliographie de Jacques Tardi, on remarque rapidement que deux genres littéraires se détachent : le polar noir, celui qui saigne, expéditif et meurtrier ; et les récits de guerre, notamment la première : la Der des Ders
Une grande œuvre qui tourne toujours, de près ou de loin, autour de la fragilité d’une vie et de la bêtise humaine… peut-être dans le but de faire cet album-là, l’histoire de son père amenée à maturation : Moi René Tardi, Prisonnier de guerre au Stalag IIB !

Conscient qu’il doit raconter le calvaire de son paternel dans les camps de Poméranie orientale (nord de la Pologne), il lui demande de coucher sur papier son expérience en étant le plus précis possible, ce qu’il fait dans les années 80, 40 ans après les faits. Mais l’auteur ne se sentait peut-être pas prêt à ce moment-là. Le temps a passé, la mort aussi. Son père disparu, il ne pouvait plus lui poser les questions qui l’ont ensuite taraudé à l’heure de réaliser ce livre…
Moi René Tardi est un album important dans la carrière de Jacques Tardi, sûrement le plus introspectif et le plus difficile à écrire. Il paraît en 2012, 26 ans après la mort de son géniteur…

Un témoignage fort et essentiel

C’est en lisant Moi René Tardi que l’on se rend compte de notre incroyable méconnaissance sur cette période dont on pensait tout savoir. La montée du fascisme, la résistance, la Shoah, Pearl Harbor, Hiroshima… sont autant de faits bien appuyés dans nos manuels d’histoire, tant et si bien qu’on résumerait volontiers la seconde guerre mondiale par le prisme de la persécution juive et des bombardements atomiques, oubliant alors la capitulation rapide de la France, l’amertume de la défaite et les nombreux prisonniers condamnés à l’oubli.
Il n’y a pas eu que des camps de concentration et en ce sens le témoignage de René Tardi est essentiel.

« Sadisme, humiliations, coups de crosse et de gummi, exécutions sommaires… Souviens-toi de Chardonnet, assassiné comme tant d’autres sans raison. La sauvagerie au quotidien. Voilà ce qu’était le Stalag IIB ! »

Quand René Tardi arrive dans le Stalag nous n’en sommes encore qu’aux débuts de la guerre et les camps sont alors bien rudimentaires : les baraquements sont précaires, les sanitaires absents… Il aura fallu du temps aux Allemands pour s’organiser et répondre à cet afflux croissant d’esclaves à nourrir et parquer. Tout nous paraît alors tellement froid, dur, insalubre… sans compter la rigidité des posten à l’irritabilité constante, aux « erreurs » qu’ils commettent parfois sans vergogne.
Pourtant le récit ne se veut pas défaitiste, volontiers amer et rancunier certes, mais il entretient toujours une notion d’espoir et de lucidité sans s’apitoyer sur des conditions de vie déplorables.

On sent cependant une certaine amélioration de ces conditions les années passant. Ça n’en devient pas pour autant un camp de vacances (loin de là) mais l’organisation vacillante des premiers temps étant révolue et le marché noir aidant, les choses s’amélioraient : baraquements moins inconfortables, semblant de sanitaires, colis postaux, divers trafics, radio clandestine, etc.
La faim, en revanche, était omniprésente… le contrôle par la peur et par l’estomac. La faim est pesante et le narrateur le rappelle bien souvent.

« Les désespérés sombraient, le ventre vide, dans une sorte de délire alimentaire. « Un P.G. Doit avoir faim. » C’était un principe consciencieusement appliqué par nos geôliers. »

Une narration erratique

Si le fond du témoignage est pour moi essentiel, la forme choisie pour la narration m’a parue plus contestable.
À l’image d’un Art Spiegelman lorsqu’il écrit Maus, Jacques Tardi a voulu atténuer l’horreur de la guerre par l’entremise d’une discussion avec son paternel. Le procédé est en revanche différent : alors que Maus alterne les phases d’échanges avec la vie du camp pour faire des pauses salvatrices dans son récit, Moi René Tardi instille un dialogue permanent et post-mortem pour moi assez troublant. Il insinue un paradoxe temporel avec le personnage de l’auteur représenté adolescent mais qui exprime des regrets et considérations d’adulte : un mélange des temps qui parfois dérange et qui n’arrive pas à créer chez moi d’alchimie dans la narration.
De plus Jacques Tardi ne parvient pas, avec ce pseudo-dialogue, à masquer l’impression d’une retranscription quasi-automatique des textes de son père.

Mes difficultés de lecture ne se sont pas arrêtées là puisque j’ai régulièrement buté sur le texte qui utilise un argot parfois difficile à identifier, entre les sigles récurrents dont on ne sait plus toujours ce qu’ils signifient et les mots allemands déclinés sous toutes leurs formes.

Certains paragraphes également mal construits, avec des changements de temps, n’aident pas à la compréhension :
« J’ai tiré, nous avons foncé dans le tas. Nous aurions percuté du béton ! Je n’avais pas eu peur un traître instant. »
Passé composé, présent, conditionnel, imparfait… tout ça dans une même suite de phrases.

Regrets boueux

La liste des griefs est d’autant plus longue lorsque le livre s’achève, affichant un surprenant « Fin de la première partie » sur la toute dernière case. Mais où est la mention, si ce n’est dans cette ultime phrase, d’un diptyque ? Rien ne le laissait supposer. Un non-sens déconcertant !

Au rayon des satisfactions, on pourra toujours se reprendre en soulignant le trait juste et la clarté des illustrations de Jaques Tardi, égal à lui-même dans un style qu’on lui connaît déjà et qu’il maîtrise à 100%.
Les couleurs réalisées par sa fille Rachel sont boueuses à souhait, enlisant ce conflit autant qu’on aurait pu l’envisager. Seules quelques teintes de rouge viennent parfois colorer un ciel sanglant ou des drapeaux (on note même l’utilisation unique d’un bleu sur le drapeau français).
Moi René Tardi, Prisonnier de guerre au Stalag IIB est une affaire de famille !

Le témoignage est fort, important, utile. Je regrette que la forme manque encore de maturité.

Badelel

Badelel

Il y a toujours un certain danger à s’attaquer à du Tardi. Ben oui, parce que Tardi, d’une façon générale, même si je respecte vraiment son travail, je n’accroche pas toujours avec son dessin, et ça, ça se dit pas… Ah ben si, ça y est, je l’ai dit… Bon en tous cas, ici, les personnages sont moyennement reconnaissables et je regrette la colorisation à l’informatique. Le style de Tardi mériterait au choix : du ton direct ou aucune colo, mais pas du Photoshop !
Bon alors à côté de ça, en terme de scénario, j’ai rarement été déçue et celui-ci, je l’ai trouvé très bien. Dans sa globalité, je l’ai trouvé percutant et bien amené. J’ai même lu les préfaces, c’est dire. Ce n’est pas un coup de cœur non plus, mais quand je repense à la discussion qu’on en a eu avec Lunch, ben je me dis que je ne vais pas être la plus méchante des deux.

Mais…

Mais quand même j’ai des reproches…
D’abord au niveau de l’ambiance, je ne l’ai pas trouvé aussi poignant qu’il aurait pu l’être, pas aussi impliqué. On aborde le sujet de l’emprisonnement, et pas n’importe lequel : on s’imagine bien que les camps d’emprisonnement du IIIème Reich n’avaient pas grand chose en commun avec des vacances tous frais payés. Pourtant, on ressent peu à quel point cette période a été éprouvante physiquement et moralement. D’autant que bon, nous on le sait : en 45, la guerre a pris fin, et basta. Mais les prisonniers de l’époque ne savait pas pour combien de temps ils en avaient ! Des notions qu’on ne ressent ici que de façon superficielle.

J’ai mes théories sur le sujet, je vous laisse faire le tri, parce que le débat avec Lunch à minuit et demi et à moitié endormie m’a laissé un souvenir pas super convaincant (faut dire qu’il n’a pas arrêté de prendre Maus pour point de comparaison, et que – honte sur moi – je ne l’ai toujours pas lu).
Mais bon voilà, Moi René Tardi a un certain nombre de particularités qui ne jouent pas en sa faveur.
C’est une histoire en deux temps : d’abord René Tardi, père de l’auteur, a posé sur papier ses souvenirs 40 ans après les faits, et pas forcément avec un grand talent pour l’écriture. Ensuite Jacques Tardi, auteur, fils du premier, en a fait une BD dans laquelle il s’est ajouté comme personnage à part entière et s’est rapproprié le récit tout en voulant garder (je suppose) une certaine authenticité. Pour autant, on perd beaucoup sur le côté percutant du témoignage.

En plus, Tardi a fait le choix de s’intégrer lui-même à l’histoire. Il se représente sous des traits enfantins, échangeant avec son père sur son récit. Les deux narrateurs s’extirpent presque du tableau historique. Ils se baladent dans les décors en commentant ce qui s’y passe. Et évidemment, il y a la fameuse voix OFF, celle qui casse toujours la prégnance du récit, mais sur ce point je reste modérée, car justement, en proposant un face à face père-fils, la voix OFF est cassée par un échange entre le caractère bourru de l’un et la curiosité de l’autre, et je suis admirative devant ce joli tour de passe-passe. D’autant que j’y ressens une véritable implication de la part de Jacques, qui revit ainsi ses propres souvenirs d’enfance face à ce père qui raconte ses mémoires. Un enfant qui a entendu tant de fois l’histoire – mais la découvre pour la première fois de bout en bout – et qui tente de mettre des images sur des mots, de rattacher ce qu’il apprend à ce qu’il savait déjà.
Pour autant, le découpage systématique en trois bandes par page assez habituel chez Tardi maintient un côté statique et documentaire à l’ensemble qui n’aide pas intégrer la dimension émotive du discours.

Néanmoins, si on veut du poignant, il suffit de lire la préface de Dominique Grange, épouse de l’auteur, qui manie les mots avec une belle dextérité et qui donne justice à ces prisonniers qui ont perdu à la fois leur jeunesse, leur guerre et leur fierté.

Dans l’ensemble, on découvre en tous cas la guerre vue de l’intérieur (et pour moi c’est une première : mes propres grands-parents n’ont jamais été bien bavards sur le sujet), avec une stratégie et un équipement qu’on découvre tout à fait inadaptés. Les gouvernements et l’État Major français en prennent pour leur grade et quand on voit les situations auxquelles René a fait face en tant que soldat puis en temps que prisonnier, on ne peut qu’acquiescer !

J’ai en tous cas un coup de gueule à pousser contre l’éditeur. On découvre à la toute dernière case, alors que les Allemands font évacuer le Stalag à l’approche de l’armée russe, que ce n’était qu’une première partie, ce qui n’est mentionné absolument nulle part ailleurs. Nous voilà un peu dépité, alors qu’on approche de la fin de la guerre ! René a sans doute encore énormément à nous dire, ce qui peut expliquer ce découpage quelque peu incongru, mais Casterman s’est salement fait l’économie de mentionner sur la couverture, le dos, la page de garde (ou même dans son derrière s’il voulait) qu’un second tome viendrait compléter ce qu’il convient d’appeler cette première partie. On arrive un peu le bec dans l’eau à la fin de l’album, d’autant que le format épais porterait effectivement à croire qu’il s’agirait d’un one-shot.

D’autres avis : Legof, YvanDavid Fournol, Yaneck
Moi René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag IIB #1
Scénario : Jacques Tardi
Dessin : Jacques Tardi
Couleurs : Rachel Tardi
Édition : Casterman 2012
La présentation de l’album sur le site de l’éditeur.
Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :