Paco les mains rouges #1 : La Grande Terre

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21 avril 2014 par Lunch

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Lunch

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Voici venu, le temps, des pleurs et des clans, des gens pas gentils oui c’est le bagne à vie…

Avec juin et le début de l’été, k.bd a décidé de consacrer sa thématique mensuelle à la dure loi des prisons et au quotidien des prisonniers (avouez qu’il y a de meilleures destinations pour les vacances).
À l’honneur de ce mois : Paco les mains rouges de Fabien Vehlmann et Éric Sagot, album fort plébiscité ces derniers temps et faisant partie de la sélection officielle lors du dernier festival angoumoisin.

La mort dans l’âme…

Quand Patrick Louis Comasson apprend qu’il échappe à la guillotine, il pense que sa gueule d’ange à joué en sa faveur auprès des jurés. Il se rend bien vite compte qu’une condamnation à perpète en Guyane est loin de l’idée qu’on se fait de vacances au soleil… Les statistiques sont ce qu’elles sont : l’espérance de vie d’un fagot (transporté ayant commis un crime grave) ne dépasse pas cinq ans !

« Au cachot, j’ai écrit une lettre à ma fiancée et à ma famille. J’ai dit que la Guyane était très belle.
Qu’est-ce que j’aurais pu leur dire d’autre ?
 »

Les courriers à ses proches ne durent qu’un temps, la (péni)tentiaire fait tout pour décourager les échanges et puis à quoi bon ? Paco, c’est le surnom qu’il se donne, sombre rapidement dans le quotidien des bagnards : noir et sans espoir. Le tatouage qu’il revêt lors de sa traversée illustre bien le présage : une faucheuse qui l’avait épargné du couperet mais qui pointait à jamais sa lame aiguisée comme une épée de Damoclès dans son dos…

La mort frappe tous les jours à Saint-Laurent-du-Maroni et revêt bien des aspects, du paludisme aux vengeances… Il faut savoir saisir les opportunités qui se présentent, se faire muter au bon endroit, exploiter le moindre filon pour se faire un peu d’argent sur le dos des autres et espérer un meilleur avenir. On s’aperçoit vite que personne n’est blanc dans l’affaire, pas plus le bagnard que le gardien.
Mais survivre dans la prison à ciel ouvert de Guyane est un enfer au quotidien où les brimades sont des meurtrissures plus profondes que les passages à tabac.
« Parce qu’au bagne, un blaze c’est presque plus dur à enlever qu’un tatouage. »

« Bonne nuit, Pâquerette ! »

Paco ne s’attendait probablement pas, alors qu’il montait à bord de la Martinière sans grande chance de revoir sa chère et tendre, que sa vie basculerait à ce point.
La bagne tel qu’il est décrit est un univers carcéral atypique où la prétendue « liberté » semble pire que la pénombre des prisons. C’est aussi un lieu de privation où l’absence des femmes pèse lourdement dans les corps et les esprits. Se tissent alors d’autres liens, bestiaux ou refoulés… Les détenus cherchent l’affection comme ils le peuvent et tentent de se reconstruire. L’homosexualité prend alors deux visage : une tare (mais aussi une protection) pour les dominés (les « mômes ») ; ou au contraire un symbole de puissance pour les caïds.

La mutation de Paco est violente et tendre à la fois, partagée entre la brutalité des contrecoups de sa vie de bagnard, sa combativité et sa rage, et les sentiments naissants qu’il écarte avant d’essayer de les comprendre.

Les auteurs

Le thème de l’homosexualité est omniprésent, croisant celui de la mort comme c’est souvent le cas dans l’œuvre de Fabien Vehlmann.
L’auteur installe son scénario dans une fiction qui n’oublie pas de laisser une place à l’Histoire. Le bagne de Saint-Laurent-du-Maroni a bel et bien existé et les difficultés de la vie tels qu’elles sont décrites sont sûrement proches de la réalité. Le parallèle avec Papillon – de son vrai nom Henri Charrière, qui a raconté son aventure dans un livre qui a lui-même été adapté au cinéma – est rapidement fait, lui qui est parti pour Cayenne sensiblement à la même époque (1933) et dans le même bateau… Paco suivra-il le même destin et parviendra-t-il à s’évader ?

Pour seconder le récit, Éric Sagot s’est approprié une ambiance graphique proche de ce qu’aurait pu faire Brüno, avec des visages carrés et un trait simple qui permet d’une certaine façon de vulgariser le propos et d’amoindrir son impact.
Le choix d’une colorisation sépia vient ancrer cette histoire à la fois dans le passé et dans un quotidien de mort et de persécutions… Pourtant, à en juger le cahier graphique d’une vingtaine de pages annexé en fin d’album, Éric Sagot a fait des essais plus colorés avant de se lancer dans cette voie : bichromie à base de bleu, large palette de crayons de couleurs, gamme plus réduite ou alternance de tendances, crayons gras avec des traits marqués par le bleu des coups…).

Une fin frustrante

Je n’avais pas fait attention qu’il s’agissait d’une première partie. L’album, plus épais qu’un 46 pages classique et ne présentant pas de tomaison sur sa belle couverture toilée (j’aurais dû lire le sous-titre sur la première page), laissait présager un tome unique. L’enrichissement par un cahier graphique conséquent constitue un second élément trompeur.
J’ai trouvé cette césure brutale. Elle n’est pas forcément inopportune (elle est plutôt bien placée) mais elle survient sans prévenir, nous coupant dans l’élan du récit à un moment qui laissait présager un rebondissement d’importance.

L’histoire n’est pas déplaisante à lire mais elle souffre pour moi d’un manque de rudesse. Certains crayonnés présentés en fin d’album avaient parfois plus de force et m’amènent à contester d’une certaine façon la pertinence du choix graphique. C’est peut-être aussi l’une des raisons qui provoque chez moi un manque d’empathie pour Paco, une faiblesse renforcée par la relative facilité avec laquelle le personnage s’en sort dans un milieu dangereux.
Affaire à suivre dans le second tome…

Badelel

Badelel

Couverture tissée de teintes noires, dessin très simple et presque enfantin, couleurs sépia, Vehlmann au scénario… De prime abord, voilà un livre qui a tout pour plaire. Pourtant très rapidement, j’ai trouvé que le récit n’était pas à la hauteur de ce qu’on pouvait en espérer.
Le narrateur, Paco, raconte à on-ne-sait-qui son passé de bagnard en Guyane. Tout le texte se trouve dans les récitatifs et finalement peu de bulles laissent la parole aux personnages. Précisément ce qui me déplait dans un certain nombre des vieilles séries classiques. Cet usage excessif débouche sur trois dérives assez fréquentes et qu’on retrouve ici :
– la faiblesse des interactions entre image et texte, et là, pour moi, le medium « bande dessinée » n’a plus aucun intérêt,
– le manque d’espace qui contraint un style trop succins pour donner véritablement une âme aux mots,
– un déroulement trop rapide de l’histoire qui ne permet pas de s’imprégner réellement de l’ambiance.

Dommage. Vraiment dommage, car le contenu en lui-même possède de nombreux atouts.

La thématique d’abord : le bagne fait partie de notre histoire, certes pas la plus glorieuse mais justement celle qui mérite qu’on s’y attarde. Relater de l’histoire de l’humanité ne consiste pas seulement à se glorifier de nos victoires ou des périodes fastueuses. L’histoire sert à se rappeler de nos erreurs pour ne pas les reproduire. Aujourd’hui que savons-nous réellement du bagne en tant que citoyens ? Finalement pas grand chose.
Paco les mains rouges nous donne un très bon prétexte pour nous intéresser un peu au sujet, non pas en remettant en cause la culpabilité du héros (les bagnards les plus célèbres restent ceux qui ont clamé leur innocence) mais réellement en suivant le quotidien du bagnard lambda : les conditions de vie, les maladies, les viols, la violence, les évasions, les gardiens, les magouilles, les anciens bagnard coincés en Guyane…

Le souvenir du film est lointain pour moi, mais difficile de ne pas penser à Papillon : les longues files de déportés traversant les ports français pour embarquer vers la Guyane, les tatouages, les pyjamas rayés… Mais en tous cas dans ce premier tome, loin de s’évader ou de justifier son innocence, Paco est résigné à sa peine (mais escompte bien faire mentir les statistiques qui donnent une espérance de vie de 5 ans pour un bagnard) et se débrouille pour rendre son existence plus tolérable.

Il y a aussi de l’amitié – ou peut-être de l’amour – qui apparaît en fond malgré toutes les rancœurs accumulées et la solitude du personnage. Il y a des beaux moments, de l’humanité et de l’instinct de survie. Mais toujours à cause de cette voix off, tout ça manque de profondeur et d’intensité.

D’autres avis : Choco, Mo’, Yvan, Belzaran, Jérôme
Paco les mains rouges #1 : La Grande Terre
Scénario : Fabien Vehlmann
Dessin : Éric Sagot
Édition : Dargaud 2013
Le site de Fabien Vehlmann.
La présentation de l’album sur le site de l’éditeur.
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