Spaghetti brothers (Format intégrale)

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24 février 2014 par Lunch

Lunch

Lunch

Le linge sale se lave en famille

Ah… les Centobucchi… quelle famille !

Émigrés italiens ayant traversé les mers pour accomplir « le grand rêve américain », les enfants Centobucchi ont à peu près tous grandi dans une sorte de haine fraternelle, peut-être née quelque part au milieu de l’océan lorsque la mère, Carmela, meurt en couche de son cinquième rejeton…

Amerigo, l’aîné, porte en lui le nom symbolisant cette ambition de réussite. Pour lui le rêve s’est transformé en réalité. Il est devenu un redoutable et redouté gangster, terrorisant son petit monde et assassinant à tour de bras. Les dollars s’amoncellent autour de lui. Sa mère serait probablement fière… du moins le pense-t-il.

Caterina est elle aussi née en Italie. La réussite n’a pas de secret pour celle qui est devenue, sous le pseudonyme de Gipsy Boone « la fille d’une princesse gitane », une grande star du cinéma muet… sur qui pèse de sulfureuses rumeurs…

Pour les jumeaux Francesco et Carmela, du nom de sa mère, le destin semble avoir été plus clément.
Le premier, reconverti en Père Franck, a embrassé la foi et s’occupe d’une paroisse, lieu de confessions par excellence.
Tout laisse à penser que la seconde est une femme sans histoire, baignant dans le bonheur avec son mari et ses deux enfants. Elle mène en vérité une double vie dissolue, mère au foyer le jour et tueuse à gage la nuit.

Vient enfin le cadet, Antonio, celui-là même qu’Amerigo déteste au plus haut point car il le considère comme l’assassin de leur mère. Et comme le hasard fait bien les choses, Tony s’est construit dans l’exacte opposition de son aîné. Il est devenu policier, inflexible et… probablement un peu naïf aussi.

« Ça me fait plaisir de savoir que tu es un criminel, Amerigo, et que moi je suis un flic. Comme ça, un jour… un jour, je pourrai t’abattre sans remords. »

Polar spaghetti

Le titre choisi par les auteurs est perçu comme un hommage au cinéma italien.
À l’époque où Sergio Leone et consorts redonnaient ses lettres de noblesse au western, les américains ont affublé le genre du sarcastique suffixe « spaghetti ».
Une sauce à l’italienne prônant un monde individualiste et quelque peu anarchique où les comptes sont réglés à coup de revolver. Violence, pauvreté, butins et sexe sont autant de moteurs dont la morale s’absout.

On retrouve tous ces qualificatifs dans Spaghetti brothers, une saga familiale à l’italienne où la loi du plus fort règne en maître. Une histoire urbaine montrant la misère du quotidien dans une période délicate, les années 1920, touchées de plein fouet par la grande crise de 29 et la mutation du cinéma. Les femmes sont désignées comme des putains, les hommes comme des caïds et les flics impuissants. La violence et la prostitution sont ciblés comme seuls échappatoires à la pauvreté…

Heureusement, un récit « spaghetti » ne serait pas ce qu’il est sans humour. Et ce titre phare de Carlos Trillo et Domingo Mandrafina est débordant d’humour : souvent cynique, alternant parfois avec le comique de répétition, le rythme suit son cours et force le sourire malgré la dureté du quotidien tel qu’il est décrit.

La patrie en toile de fond

Si le récit se déroule quelque part dans la grande Amérique, la mise en abyme des dérives argentines n’est jamais très loin. Les auteurs auront probablement choisi un milieu mafieux et un contexte de crise comme terrain de jeu pour mieux tenir la comparaison avec leur patrie d’origine, acculée par la guerre civile, les coups d’état, les mouvements contestataires et la pauvreté.
Le cousin Nicola fait d’ailleurs le pont entre la réalité et la fiction, parti en Argentine pour participer aux grandes manifestations populaires en tant que syndiqué anarchiste (ce qui correspond bien aux mouvements des années 20).

N’oublions pas que les auteurs argentins ont subi de plein fouet ces régimes dictatoriaux. Nombre d’entre eux ont été touchés par la censure. Certains, on pense en premier lieu à Hector Oesterheld, furent enlevés (desaparecido) et tués en guise de répression (et la famille avec…).
Une absence de liberté d’expression qui laisse forcément des marques, qui se retrouvent dans la majorité des œuvres argentines.

Un pavé dans l’amaretto

Carlos Trillo (aussi l’auteur de Cybersix) et Domingo Mandrafina n’en sont pas à leur premier coup d’essai.
Le duo a maintes fois collaboré auparavant et a poursuivi son entente sur des albums tels que Vieilles Canailles ou La grande arnaque, ce dernier titre ayant été récompensé au festival d’Angoulême par le prix du meilleur scénario en 1999.

L’intégrale de Spaghetti Brothers est un véritable pavé de 772 pages, regroupant les 4 tomes de la première édition (Guillermo Saccomano a également co-scénarisé le T4), parus en France entre 1995 et 1996 et aujourd’hui épuisés.
Bien qu’il soit imposant, les scènes se succèdent sans lourdeur et le livre reste relativement facile à lire.

Le dessin de Domingo Mandrafina n’est pas étranger à cette accessibilité : un noir et blanc clair et puissant, de grands portraits aux gueules marquées, réalistes et expressives.
Pour ceux qui ont du mal avec le noir et blanc, une réédition colorisée par Ruby existe, redécoupée en 16 volumes et qui demeure encore trouvable aujourd’hui.

Si cette saga se conclue au confessionnal (le Père Franck est toujours au courant de tout ce qui se trame dans le coin, véritable rôle majeur de l’histoire), elle se termine par quelques récits sans grand lien avec le reste de la fratrie. Une petite déception quand on sait que le principal attrait de la série réside dans le cynisme des relations qu’ils entretiennent entre eux. étrangement, cette faiblesse correspond au tome scénarisé par Guillermo Saccomano, qui n’a jamais plu fait apparaître les personnages d’Amerigo et de Caterina, et une seule fois celui de Carmela (dans une romance hors chronologie puisqu’elle fait revivre le personnage de Samuel Gerscovich).
Pour autant, l’avenir de la famille est-il déterminé par la vision que Francesco obtient du bon Dieu ? Gageons plutôt que les événements se soient bousculés dans le bon sens, mus par l’heureuse transformation d’Amerigo et l’hypothétique rebond de carrière de Caterina (les dernières histoires écrites par Carlos Trillo).

Pour conclure, Spaghetti brothers est un excellent primo piatto qui s’avale comme une liqueur. On en reprendrait s’il en restait !

Badelel

Badelel

Après l’énoooorme déception que fut Je suis un vampire, navet de 4 tomes tous plus mauvais les uns que les autres, je toisais cet énorme pavé de Spaghetti Brothers du même scénariste Carlos Trillo avec un doute non dissimulé. L’enthousiasme des collègues de K.BD et le délice que le pitch nous livrait m’avait donné bien envie et Lunch était revenu de la librairie avec une intégrale de quelques 772 pages (plus l’intégrale des 50 ans de Mafalda : 575 pages de plus… Ce jour-là, Lunch a frôlé le lumbago).
Grand bien m’a pris de faire confiance à K.BD : il est, à mon avis, impossible que Je suis un vampire et Spaghetti Brothers aient pu être conçus par le même cerveau !
Le concept du second tient bien ses promesses : les cinq frères et sœurs Centobucchi issus de l’immigration italienne dans les états-Unis des années 1920 nous offre un éclectisme délicieux.
Au programme donc :
– un mafioso qui a oublié de se défaire de son complexe d’Œdipe
– un curé qui aggrave la situation chaque fois qu’il essaie de limiter les dégâts
– un flic incapable
– une starlette du cinéma muet qui a couché avec tout le mond
– une bonne épouse mère de deux enfants
Et qu’on n’aille pas me dire que la respectable mère de famille vaut mieux que le reste de sa famille.

Clairement, les deux cents premières pages sont un pur régal de situations toutes plus abracadabrantes les unes que les autres entremêlées de quiproquos et de cachotteries dévastatrices. L’organisation de l’ensemble en « chapitres » très brefs rappelle d’une certaine manière les comic strip sans en être, clôturant chaque saynète par une réflexion ou une situation décalée.
La curiosité de ce Spaghetti Brothers, c’est le changement de ton assez brutal, sans doute témoin d’un changement de tome et d’une évolution des auteurs au fil du temps, mais l’édition en version intégrale (sans aucune scission permettant de situer les changements de volumes) révèle un véritable bouleversement, en particulier à l’arrivée du Krach de 1929. La série dépeint finalement à travers cette étrange famille différents aspects d’une Amérique d’Entre-deux-guerres, où personne n’est vraiment à sauver et personne n’est vraiment à pendre. Les personnages avec tous leurs défauts mais aussi toutes leurs qualités sont véritablement attachants, et leurs mésaventures qui n’ont plus grand chose de gai sur la fin serrent le cœur. Car ils évoluent tout du long et le ton est de moins en moins humoristique quoique les situations restent la plupart du temps rocambolesques. Finalement l’ensemble se termine de façon assez pessimiste, voire même monotone avec une longue série de chapitres consacrés au curé et dans laquelle on ne voit plus le reste de la fratrie.

Le dessin en noir et blanc de Mandrafina si typique de la BD argentine, son travail d’ombres et de lumières apporte ici une ambiance très en adéquation avec l’univers new-yorkais des années 1920. Parallèlement, les souvenirs du passé adoptent un trait différent, hachuré, plus proche de la gravure.

Notons par ailleurs une petite incohérence, précurseur du sulfureux avenir scénaristique de Trillo (non, je ne me remettrai pas de Je suis un vampire). Le nom de la mère est cité sur la première planche. Elle s’appelle alors Carmela, prénom que portera d’ailleurs la seconde fille. Page 292, elle est devenue Grazia…

D’autres avis : Champi, Mitchul, Yvan
Spaghetti brothers (Format intégrale)
Scénario : Carlos Trillo ; Guillermo Saccomano (T4)
Dessin : Domingo Mandrafina
Édition : Vents d’Ouest 2008 (T1 : 1995 / T2 : 1995 / T3 : 1996 / T4 : 1996)
La présentation de l’album sur le site de l’éditeur.

4 réflexions sur “Spaghetti brothers (Format intégrale)

  1. Yvan dit :

    Voilà une BD dont je suis grand fan et dont vous parler très bien !
    Merci pour le lien 😉

    J'aime

    • Lunch dit :

      C’est un vieil article (2014, le temps passe vite). Je transfère encore quelques articles de temps en temps, issus de l’ancien site vers celui-là. Il n’y a pas encore toutes nos chroniques ici, c’est un travail long et inachevé 😛

      Mais ça me permet moi aussi de me remémorer d’excellents souvenirs de lecture ! On se disait justement hier avec Angélique que ce serait cool de relire Spaghetti Brothers 🙂

      Aimé par 1 personne

  2. […] quel bonheur de lire un nouveau titre du magnifique duo d’auteurs Argentins Carlos Trillo (Spaghetti brothers, Sibersix) et Eduardo Risso (100 bullets). Ils avaient déjà collaborés ensemble de très […]

    J'aime

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