Black Lung

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12 novembre 2013 par Lunch

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Lunch

Black Lung (Poumon noir, miam) fait partie de ces bande dessinées qui m’ont aussitôt tapées dans l’œil. Un livre à la couverture attrayante et au dessin éloigné des stéréotypes, oscillant entre le graphisme enfantin de Lewis Trondheim ou de Jason et la gravure de Drew Weing.
Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si l’auteur remercie ce dernier en préambule (Drew Weing avait également remercié son ami Chris Wright à la fin de son livre). Car là encore, il est question de marins, de voyage contre vents et marées, de piraterie et de personnages pas tout à fait à leur place.

« Les fables poussent autour de lui comme la ronce : gigantesque, des points gros comme des jambons, des bottes hérissées de clous, le braquemard en tire-bouchon, a tué un homme de ses ongles. Déracine les arbres et les réverbères pour s’en servir de fléaux, tire des carrioles longues comme la ville, fume des cigares de deux pieds de long, porte un tonneau de rhum à la ceinture, avale quatre kilos d’huitres en casse-croûte. Mais il suffit à mes hommes de le voir tel qu’il est en réalité et c’est la débandade. »

Black Lung centre surtout son histoire sur deux personnages :
Le premier, Mose, est une véritable force de la nature. Chef d’un gang rival, Towart s’essaie à tous les stratagèmes pour l’écarter de son chemin. Un nouvel espoir naît lorsqu’il fait la rencontre d’Outwater, un marin qui lui propose de l’emmener faire un tour en mer.
Le second personnage est un gandin du beau quartier, un éducateur répondant au nom d’Isaac. Une malheureuse poursuite qui le mène dans un bar mal famé et le voilà pris à parti dans une rixe entre deux clans.
C’est ainsi que les deux hommes, que rien ne prédisposaient à se croiser, sont embarqués à bord de La main pour un voyage sans retour.

Narration erratique

Révélé aux States par un recueil d’histoires courtes (Inkweed), Chris Wright n’en est encore qu’à ses premiers pas dans le monde de la bande dessinée. C’est finalement ce manque de maturité que je vais reprocher à sa narration.

En fait, j’ai vraiment éprouvé de grosses difficultés pour entrer dans le récit à ma première lecture. Mais ce bouquin dégage quelque chose de tellement puissant qu’il m’a poussé à l’entreprendre une seconde fois.
C’est à ce moment-là que j’ai mis le doigt sur ce qui m’avait gêné.

Tout d’abord, il y a cette différence de tons entre les milieux sociaux dans lesquels évoluent les protagonistes : les gangs sont issus d’un quartier miséreux et carnassier, ils complotent et bastonnent, échangent crument dans un langage volontiers rustaud.
Et puis on passe du coq à l’âne ou plutôt du coq à l’érudit puisque le personnage principal est un lettré, un bourgeois enseignant du Shakespeare à ses élèves, idiome soutenu de circonstance.
Deux mondes qui n’ont pas grand chose à voir l’un avec l’autre mais qui se retrouvent réunis. Bien sûr, ce décalage de genres s’efface dès lors que l’aventure marine débute, mais c’est au départ un point d’opposition très fort à chaque changement de scène.

Seconde difficulté, ces ellipses narratives qui prennent d’une case à l’autre sans crier gare, sans même un texte annonçant un saut de temporalité. Fait d’autant plus gênant que les cases s’enchaînent à un rythme plutôt chronophotographique, fortes d’un texte conséquent.

Et puis, parfois, il y a aussi des textes qui se superposent à des scènes qui n’ont rien à voir l’un envers l’autre, souvent pour illustrer un fait extérieur pendant un monologue un peu long.

Sur la fin aussi, on retrouve quelques planches où l’auteur s’essaie à une construction plus expérimentale. Le problème est qu’elles sont plus difficilement compréhensibles, l’ordre séquentiel devenant un peu obscur…

Un ensemble narratif qui rend le fil du récit plus pénible à suivre, souffrant de trop grandes approximations dans sa construction. Pourtant, ma deuxième lecture lui a donné un second souffle et j’ai vraiment apprécié le contenu.

Des personnages forts comme atout majeur.

Le synopsis en lui-même ne s’illustre pas par son originalité. Des marins enrôlés de force, la vie de pirate ou encore la présence d’un érudit apprécié du capitaine (Brahm) sur une bateau sont autant de sujets maintes fois abordés dans la bande dessinée. On pense instantanément à En mer (Mose est frappé de la même blessure que le héros de En mer) ou à Loup des mers.
Le parallèle avec ces deux œuvres est ténu. Il est une nouvelle fois question d’un croisement entre la littérature et l’infinité de la mer : on vit la rencontre entre un capitaine force de la nature et un lettré qui s’émancipe du bourgeois présomptueux qu’il était devenu au début du récit.
La narration est moins bien réussie que sur l’adaptation de Loup des mers mais ne rend pas l’histoire inintéressante pour autant. Notamment grâce à des personnages fascinants dans leurs traumatismes :

« Jericho Sweany est une misérable créature incapable de la moindre maîtrise de soi. Tous les démons le jalousent. »
Même s’imaginer la pire crapule qui soit ne suffit pas pour rendre compte de sa psychopathie. Présenté comme syphilitique et véritable électron libre, il collectionne les langues de ses victimes qu’il s’empresse de mutiler de la plus odieuse façon. Retors, impossible à comprendre et à cerner, il est habité par la folie, ce qui le rend dangereux et imprévisible.
Dit comme ça je suis persuadé que vous n’avez pas envie de le rencontrer.

« Il est venu ME voir avec son idée ! Il m’a enrôlé MOI parce que je suis le roi de la découpe. Le seul à pouvoir offenser suffisamment Dieu.
_ Pose cette bouteille.
_ Comme si le meurtre pouvait l’offenser. Dieu nous assassine dès notre premier souffle. Il nous assassine dans la morve et l’eau du ventre de nos mères. On est mort dans le foutre de nos pères. J’offre à Dieu ce qu’il veut. Si je suis là, c’est la faute de Brahm. Je suis un putain de moine.
»

Outwater est lui aussi un personnage intéressant, aussi bon marin qu’il est un assassin, sournois et habile. Un gars capable de s’extirper des pires situations, un mec dangereux mais qui n’a qu’une parole. Il vit au jour le jour, fort de son expérience et de son vécu, avec un passé tourmenté et de lourdes séquelles à porter.

Mose, Isaac, Sweany, Outwater, Brahm… c’est l’une des grands forces de ce livre d’avoir su développer une panoplie de protagonistes disposant chacun d’un background fouillé.

Noir comme le charbon.

J’ai vaguement abordé le sujet au début de ma chronique, le dessin de Chris Wright est une grande réussite, bercé par de multiples influences. On retrouve ce côté bonhomme et cet aspect lourdeau propre au héros de Drew Weing.
Les personnages sont massifs et ont tous des gueules couturées : la tronche de l’emploi. Pour les représenter, l’auteur a préféré user d’un mélange entre caricature et anthropomorphisme : des visages déformés uniquement rehaussés par des bandeaux, cicatrices ou quelques poils hirsutes. Isaac fait bande à part avec ses simili-oreilles de lapin, coiffure chic qui va petit à petit s’estomper pour se fondre en une touffe de circonstance.

Le dessin dégage un côté crade mais il est beau dans cette apparat de souillon.
J’aime ce trait qui rend toute sa laideur aux personnages et au récit, et qui permet en même temps d’être parfaitement lisible. Parce qu’un graphisme plus réaliste aurait rendu le propos gerbant tant les scènes sont parfois atroces, pleines d’ignominies et de sévices : ça tranche à pleines gorges, ça vomit les tripes et ça mutile dans tous les sens.

Black Lung est un récit dur, noir, malsain et sans espoir.
C’est aussi un récit fort et prenant. À conseiller aux âmes non sensibles.

D’autres avis : David Fournol, Fab Silver
Black Lung (One shot)
Scénario : Chris Wright
Dessin : Chris Wright
Édition : Cambourakis 2013
La présentation de l’album sur le site de l’éditeur.
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