Norton Gutiérrez et le collier d’Emma Tzampak

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26 octobre 2013 par Lunch

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Lunch

« La carte de l’île de Bimini est dans le collier d’Emma Tzampak…
Quand le cercle rouge se formera… ils tomberont du ciel…
Empêchez-les, je vous en prie…
Empêchez-les…
»

C’est un fait connu de tous les amoureux du Martien Fantastique (une série exceptionnelle cela va de soi), la fontaine de jouvence est cachée quelque part au milieu de l’océan Atlantique, sur l’île mystérieuse de Bimini.
Alors quand Norton Gutiérrez fait cette rencontre impromptue dans une sombre ruelle de la ville et entend cette confession, il en est tout désemparé.

C’est l’heure des grands chamboulements :
D’un côté, honorer le commerce familial et porter la gousse d’ail manquante dans la commande de Madame Olga.
De l’autre, passer derrière la toile de l’écran et enfiler le costume de son superhéros préféré.
Place à l’aventure !

L’héritage des plus grands.

Juan Sáenz Valiente n’est pas quelqu’un de connu en France. Il compte pourtant à son actif quelques collaborations publiées avec de grands noms argentins comme Pablo de Santis (Dessine-moi le bonheur, L’hypnotiseur) et surtout le regretté Carlos Trillo (Mémoires d’une vermine).
Norton Gutiérrez est sa première bande dessinée en solo. Une œuvre qui pourrait cependant faire office de référence pour composer une (ou des) suite(s) tant cette aventure paraît reconductible en saga.

La couverture fleure bon les trépidantes aventures avec son panaché de scènes d’actions, de Bob Morane à James Bond, et le contenu fait irrémédiablement penser à… Tintin !
L’auteur, qui n’avait pas utilisé ce style graphique lors de ses précédents travaux, est surprenant de maîtrise dans son approche de la ligne claire :

Un découpage méticuleux, des gouttières parfaites, des cadres réguliers et ordonnés. Son trait est épuré et juste, fait de contours noirs et d’aplats de couleur.
Tout contribue à faire de cet album un éloge au travail des maîtres en la matière que sont Hergé ou Edgar P. Jacobs…
Le respect de la ligne claire est exemplaire – chose rare pour être soulignée – et ce même dans la construction du récit.

Le scénario présente des ellipses variables entre chaque case, ces intervalles-même qui selon Scott McCloud laissent libre cours à l’imagination et qui vont présentement du très court (scènes d’action) au plus long (voyage).
La plupart du temps (mais pas toujours), les changements de séquences sont marqués par une notification de temps (Pendant ce temps… ; Un peu plus tard… ; Le lendemain matin…). Les cases se succèdent néanmoins avec un rythme soutenu sans laisser de place à la contemplation : il faut que ça aille vite, l’action est placée sur un piédestal.

Un rythme qui fonctionne « à fond les ballons » et qui nous emporte dans l’aventure.
Les mines sont expressives et le dessin d’une clarté irréprochable.
Que l’intrigue soit invraisemblable n’a que peu d’importance dans le fond, on a envie de croire que Norton ne vit pas un rêve éveillé.
C’est propre, c’est net, c’est efficace !

Marchand de légume oui, mais avec une cape !

Norton est une grand échalas, maigre et longiligne. Un aspect fragile, vouté bien qu’encore très jeune, qui lui impose un air malingre.
On le sens contraint à la dureté du carcan familial. Il est le souffre-douleur de la maison, celui qui doit payer les pots cassés pour les autres et à qui on ne pardonne rien. Il est présenté comme le bon à rien qui se laisse constamment marcher sur les pieds. Un petit air de Cendrillon, en somme.

Son bal à lui, c’est le concert d’Emma Tzampak.
Interdit d’y aller car il doit livrer une ridicule gousse d’ail à l’autre bout de la ville, il va enfin rencontrer son destin.
Amoureux des films du Martien Fantastique, il se retrouve mêlé à une incroyable histoire, comme si la fiction avait débordé de sa bobine pour s’inviter dans la réalité.
La série, qui n’a jamais eu de conclusion, pourrait bien trouver son épilogue dans le monde d’aujourd’hui. Une quête surréaliste qui emmènera ses héros dans de lointaines aventures, par-delà les mers et au cœur du triangle des Bermudes, celui-là même dont on ne revient jamais.

« Ce n’est pas le fils du marchand de légumes ?
_ Je ne m’étais pas rendu compte qu’il avait si fière allure.
»

Norton a cela de fantastique que sa personnalité se construit au fil du récit. Qui eut cru qu’il serait capable d’un tel discernement, de tant de perspicacité et de tant de courage pour endosser un costume qu’on croyait taillé pour n’importe qui d’autre au début de l’aventure.
On découvre un garçon au grand cœur, affable, sérieux, toujours prêt à aider les autres sans attendre en retour…
Norton s’extrait petit à petit de l’image initiale, il s’émancipe et devient aussi grand dans sa maturité qu’il ne l’est par sa taille.

Effet « vintage ».

Norton Gutiérrez et le collier d’Emma Tzampak fait écho aux lectures qui ont bercé notre enfance, et celle de nos parents aussi d’ailleurs.
L’histoire est plutôt téléphonée, les péripéties sont aisément prévisibles mais ce n’est pas là ce qu’on attend de ce genre de scénario où les maîtres-mots sont l’action et le rythme.
Un retour aux sources aux côtés des grandes saga issues de l’école « ligne claire », qui s’affranchit toutefois du carcan dépassé des 46 planches en s’offrant une pagination importante (bien que non numérotée) au grand format agréable.

Badelel

Addendum du 15/02/2014

Comparé par beaucoup à Tintin, Norton Gutiérrez et le collier d’Emma Tzampak est souvent pointé comme un hommage au célèbre reporter mais sans personnalité. Si on y retrouve effectivement le rythme, l’enchainement, les situations abracadabrantes, l’usage de la ligne claire des récits de Hergé, il ne faut pas pour autant ignorer la personnalité de cette BD.

Norton Gutiérrez est un jeune rêveur timide et mal dans sa peau. Renfermé sur lui-même, il subit l’image que tous lui renvoie : celle d’un raté. Sa mère le considère toujours comme un enfant, et le reste du monde (père, frères, agents de police…) comme un imbécile à l’intellect diminué, le parfait guignol sur lequel on va défouler toutes ses frustrations.
Oui mais voilà, plongé à son insu dans l’Aventure avec un grand A, il apprend petit à petit qu’il n’est pas plus bête qu’un autre, au contraire. On y retrouve les éléments classiques du récit initiatique : le rituel, le labyrinthe, le vieux guide… et en effet, on sort de là avec un nouveau Norton, respecté par ceux qui le brimaient au début. Et s’il faut vraiment pousser la comparaison avec Tintin, Norton fait la découverte de ce que cet eunuque de Belge n’a jamais fait !
Et oui, Norton Gutiérrez et le collier d’Emma Tzampak fait aussi bien écho à un héros beaucoup moins coincé : James Bond !
C’est aussi un apprentissage de l’amitié et de l’amour. Incapable de se sociabiliser, Norton apprend ici à compter sur les autres autant que sur lui-même, pour finalement tirer le meilleur de ce qu’il peut donner.
On pourrait à la rigueur regretter la trop grande rigidité entre bons et des méchants, en totale opposition avec la philosophie développée par le vieux Maya.

Quant à la qualité visuelle de la BD, Bang n’a pas lésiné sur le format, ni sur la qualité du papier, ni sur celle de la couverture, et c’est une première approche bien agréable…
Les couleurs aux teintes grises donnent à l’ensemble un côté rétro « années 1950 », et la ligne claire parvient à donner aux personnages l’attitude qui les caractérise aussi psychologiquement :
– Lolo, aussi gras du bide que du cerveau,
– Brizio, se croit plus grand qu’il ne l’est réellement,
– Tompkinson, à l’allure fière et courageuse
– le père, petit de médiocrité, le menton crochu,
– Dr Corben, le nez toujours pointé vers les sales coups…

Un autre avis : David Fournol
Norton Gutiérrez et le collier d’Emma Tzampak (One shot)
Scénario : Juan Sáenz Valiente
Dessin : Juan Sáenz Valiente
Édition : Bang ediciones 2013
La présentation de l’album sur le site de l’éditeur.
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