Wizzywig : Portrait d’un hacker en série

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22 octobre 2013 par Lunch

Lunch

Lunch

Kevin « BoingFlop » Phenicle n’est encore qu’un gamin lorsqu’il fait ses premiers pas dans le monde du piratage. Doté d’un don unique, il est capable d’émettre avec sa bouche la fréquence adéquate (2600 Hz) pour dompter les lignes téléphoniques. Il faut savoir qu’au début des années 80′, le téléphone ne fonctionnait pas tout à fait comme aujourd’hui et ce signal permettait, lorsqu’une communication avec un numéro vert était initiée, de basculer vers un autre correspondant en faisant croire à un nouvel appel et ce… gratuitement !
Intéressé par tout ce qui a trait à la technologie, il passe ainsi du phreaking (piratage téléphonique) au hacking (piratage informatique) à l’aube des premiers ordinateurs.

Wizzywig est le récit de sa vie, de sa jeunesse à sa sortie de prison, car le garçon va être arrêté et incarcéré pour ses actes, qualifiés d’espionnage.
Aux états-Unis, on ne rigole pas…

Un récit pour un lectorat exigeant.

Je ne connaissais rien du phreaking lorsque j’ai entamé cette lecture, je ne connaissais même pas l’existence de ce mot. Pour dire vrai, je me suis demandé si ce type de piratage n’était pas une fiction. Quelques recherches m’ont prouvé le contraire.
Apprendre toutes ces choses improbables sur l’utilisation frauduleuse des lignes téléphoniques était terriblement intéressant mais en même temps tellement ennuyeux. J’étais pris entre deux feux, celui de l’attrait tout particulier de ce qu’on ne connaît pas et qui nous interpelle, et celui de la lassitude d’un monde tellement abstrait qu’il paraît incompréhensible.
Un livre exigeant et un sujet qui ne facilite pas l’immersion pour les non initiés. L’histoire est dense et demande une bonne dose de concentration.
De plus, Ed Piskor a volontairement accentué cet effet de lourdeur par un gaufrier répétitif sur la majorité des 286 planches de l’album. Une décision qui condamne à un rythme lent, accentué encore par un texte relativement conséquent.

Il s’agit de la première œuvre solo d’Ed Piskor après deux collaborations avec Harvey Pekar (American Splendor et The Beats). Pour l’illustrer, l’auteur s’emploie au noir & blanc avec une grande clarté. Son trait est réaliste à l’exception des yeux et du nez du protagoniste principal, accentuant son côté « monsieur tout le monde ». Le dessin témoigne d’un travail précis et soigneux bien qu’on puisse regretter une certaine rigueur dans les postures.

Critique de la société américaine.

Le sujet de la piraterie, omniprésent en toile de fond, n’est pas le seul abordé dans ce livre. On y parle aussi de justice, de conditions d’incarcération et des écueils du système américain (facilité à se procurer de nouvelles identités sur la base d’un simple acte de naissance)…
Une critique sous-jacente de la société étasunienne et un doigt pointé sur ses failles. C’est sur ces questionnements-là que le livre bouscule, interpelle et gagne en intérêt.

« La prison est intéressante d’un point de vue anthropologique. Il est clair qu’elle réunit dans une enceinte fermée les pires éléments de la société… mais point de chaos, un jour comme les autres y est assez banal… Les prisonniers témoignent le plus grand respect la plupart du temps à moins que vous ne vous présentiez comme une victime.
Cet endroit est une vraie cocotte-minute. Tout le monde est à cran 24 heures du 24 et 7 jours sur 7. Cela crée une atmosphère délétère où les prisonniers s’emportent aisément dès qu’ils ont le sentiment qu’on leur manque de respect.
Il est facile de survivre tant que vous observez les règles de cette culture. Par exemple, si vous êtes assailli par 3 types sous les yeux d’un gardien hilare, inutile de la ramener. C’est plus facile de vivre ici quand on a des complices. Même si vous êtes le seul à tout encaisser, il faut savoir limiter les dégâts.
Un mois de confinement solitaire, ce n’est pas la pire chose qui puisse arriver à un homme… Du moins, c’est ce que je me dis quand j’ai des ennuis. »

Les rapports à l’enfermement, à la violence inhérente à la prison, au droit à la justice sont des éléments importants dans le récit.
Une lutte de tous les instants qui est matérialisée par la « voix » de Winston Smith, meilleur ami de Kevin, vociférant sa haine du système qu’il ne manque pas de dénoncer.
Chaque chapitre reprend le même archétype : l’émission de radio de Winston annonce une année de captivité supplémentaire de Kevin sans qu’il ne lui soit proposé de procès ; et une partie de la vie du hacker est mise en scène. Une dualité de temps qui renforce la longueur de l’emprisonnement, durée d’autant plus prégnante que le livre est épais.

Kevin Poulsen.

Kevin « BoingFlop » Phenicle n’est pas présenté comme un mauvais garçon dans le fond. Élevé par sa grand-mère (les parents sont totalement extérieurs au récit et le sujet de leur absence n’est pas abordé), il est plus ou moins livré à lui-même lorsqu’il sort du domicile. Chahuté par ses camarades de classe, il préfère sécher l’école. Son enfance nous apparaît comme difficile et il doit se débrouiller comme il le peut.
Malin, intelligent, perspicace, entreprenant, il ne manque pas d’idées pour passer ses journées et briser l’ennui.

En grandissant, ses talents deviennent des obsessions.
À l’image des pirates de l’époque, il est passionné par la technologie et cherche avant tout la prouesse technique. La plupart du temps, lorsqu’il détourne de l’argent ou exploite une faille, ce n’est pas pour son enrichissement personnel et ses actes bénéficient à des tiers. Certes il en profite aussi, ce n’est pas non plus un saint, mais le garçon affable tel qu’il est présenté dans l’histoire est bien loin de l’image véhiculée par les médias d’un quasi-terroriste représentant une grande menace pour l’état et ses concitoyens.

Un décalage qui rappelle un peu le traitement de Mon ami Dahmer par Derf Backderf. Ici, l’auteur se fait l’avocat du diable par la « voix » de Winston Smith, animateur radio et grand copain de toujours.

Si la vie de Kevin Phenicle est une fiction, elle se base néanmoins sur des faits. évidemment, elle retrace la naissance des premiers hackers mais le personnage principal est directement inspiré d’un homme ayant réellement existé : Kevin Poulsen. Le portrait correspond sous de nombreux aspects bien qu’il n’ait pas fait plus de 20 mois de prison.

Wizzywig

Wizzywig est un jeu de mot avec WYSIWYG (acronyme de What You See Is What You Get), interface web qui permet à la fois de mettre en forme et de voir le rendu final. Un titre qui exprime bien la double temporalité et le lien avec le monde informatique.

Il en demeure un livre exigeant mais loin d’être inintéressant pour celui qui persévère.

Wizzywig : Portrait d’un hacker en série (One shot)
Scénario : Ed Piskor
Dessin : Ed Piskor
Édition : Dargaud 2013
La présentation de l’album sur le site de l’éditeur.

Une réflexion sur “Wizzywig : Portrait d’un hacker en série

  1. Lunch dit :

    Par jerome le 23/10/2013 :

    Le coté exigeant me refroidit beaucoup. Je vois ça comme une forme d’élitisme un peu vain qui, au final, dessert souvent le propos. Je peux me tromper mais ce n’est pas du tout le genre d’album qui m’attire.

    Par Lunch le 23/10/2013 :

    Là où j’ai trouvé l’album exigeant c’est dans toute cette technologie, qui retrace l’histoire de la téléphonie par ailleurs, qui m’était totalement inconnue et qui m’a paru difficile d’accès.
    Le format du livre, très épais, n’aide pas.
    Après, c’est un livre intéressant une fois qu’on est dedans.

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