Gaza 1956 – En marge de l’histoire

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17 mars 2013 par Lunch

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Lunch

Parmi les auteurs qui ont écrit sur le conflit israélo-palestinien, Joe Sacco (Gorazde, Palestine, Reportages) est incontournable.
Journaliste de profession, il s’est rendu sur place de nombreux mois et a enquêté au cœur même du territoire palestinien, dans la bande de Gaza si souvent au centre de l’actualité. Fort de ses enquêtes sur les événements de 1956, il a publié son livre Gaza 1956, en marge de l’Histoire, recoupant des témoignages importants sur des faits dont personne ne veut reconnaître l’existence. À ses côtés nous vivons ses rencontres à la recherche de la vérité, nous plongeons dans un passé tumultueux, avec en toile de fond le quotidien de tout un peuple, opprimé…

Autant le dire tout de suite, Gaza 1956 n’est pas un livre facile.
Il est copieux, volumineux, et contient un véritable reportage. Le travail de Joe Sacco est exemplaire, mais il est aussi rendu délicat de par sa forme journalistique. J’ai trouvé l’entame difficile et poussive. J’ai par ailleurs longtemps reproché à ce livre d’être pertinent dans son fond mais pas forcément dans sa forme. Heureusement, l’enquête se met petit à petit en place et les témoignages, présents et passés, s’entrecroisent avec plus de justesse et prennent de plus en plus de sens. Enfin, cette immersion dans le conflit heurte sérieusement notre sensibilité et achève littéralement tout ce qui pouvait encore rester en nous de pardon pour les Israéliens.

« Pourquoi tu écris sur 56 ?
C’est bien pire aujourd’hui. Même mon père le dit.
[…] Ici, c’est tous les jours 56 ! 56 c’est mort. 56, c’est pour mes grands-parents. Mais lui – Lui il est vivant ! Et moi aussi, je suis vivant !
»

Mais alors, pourquoi donc faire une enquête sur 1956 alors que les persécutions demeurent aujourd’hui, que l’actualité colporte toujours son lot de victimes ?
Ce qui est très intéressant dans cet album, c’est que Joe Sacco nous présente plusieurs facettes du conflit.
En étudiant les atrocités de 1956, il revient de fait sur les origines des dissensions entre deux peuples et nous replonge dans le contexte bien particulier de la guerre froide. L’arrivée des Juifs sur le continent oblige les Arabes à fuir leurs terres, à laisser leurs maisons, à tout abandonner. Ces mêmes Juifs se sont alors approprié ces terres et ont récolté le fruit du labeur de leur précédents occupants. À ce moment-là, la bande de Gaza était un territoire égyptien convoité par Israël.

On ne peut que reprocher la brutalité des actions menées par Moshe Dayan, chef des armées israélien dans les années 50. Il a commis des crimes inavouables, protégé par son gouvernement. Pourtant, lors d’un discours rendu dans le livre, il résume bien tout le paradoxe de la situation : un cercle vicieux…

« Ne blâmons pas aujourd’hui les meurtriers. Que dire contre une telle haine ?
Voici huit ans maintenant que, depuis les camps de réfugiés de Gaza, ils nous voient faire notre patrie de la terre et des villages où ils vivaient, où leurs ancêtres vivaient.
Par-delà la frontière gronde une mer de haine et de vengeance. Une vengeance qui guette le jour où le calme endormira notre vigilance… où nous écouterons ces chantres d’une hypocrisie pernicieuse qui nous appellent à déposer les armes…
N’ayons pas peur de regarder en face la haine qui consume les Arabes autour de nous… C’est le destin de notre génération.
»

L’enquête sur les sanglants épisodes de 1956 à Khan Younis et Rafah amène aussi Joe Sacco à côtoyer les problèmes du quotidien, qu’il relate avec une terrible impuissance.
Les Israéliens qui menaient autrefois des raids pour trouver des armes, éliminer les rebelles et ces fameux Fedayins (commando palestinien qui, si j’ai bien compris, étaient peu nombreux et n’ont jamais été attrapés), poursuivent leurs persécutions aujourd’hui en détruisant quotidiennement les maisons en bordure de la frontière. Ils prétextent qu’elles servent toutes de bastion pour tirer sur leurs soldats ou de cache pour des tunnels servant de passage clandestin jusqu’en Égypte.
Les victimes restent la plupart du temps les mêmes : les civils Gazaouis.

On voit bien qu’il y a deux versions de l’Histoire qui s’affrontent, que ce soit pour les événements passés ou présents.
Celle des Palestiniens, dont les témoignages oraux sont recoupés par Joe Sacco et son ami Abed ; et celle des Israéliens et de ce qu’ils ont bien voulu communiquer à la communauté internationale.
On a envie de croire aux témoignages tant ils sont nombreux et douloureux et tant la version israélienne nous paraît légère et erronée.
Le fameux David Ben Gourion, présenté par le Taglit (voir Comment comprendre Israël en 60 jours) comme un fondateur protecteur de l’état d’Israël (il a participé à la création de l’état d’Israël sous le Mandat Britannique puis a été au pouvoir de 1948 à 1963) , nous apparaît comme un menteur et un manipulateur, cachant les méfaits de son gouvernement aux yeux du monde et de sa propre Knesset avec une mauvaise foi évidente.

Je voudrais revenir un instant sur le graphisme de Joe Sacco.
À l’image de Mana Neyestani, il utilise lui aussi un trait de presse aisément identifiable, mais son dessin est bien plus travaillé. Son trait, réaliste, est très propre, cerné de hachures pour asseoir les ombres.
Le format des cases, assez grandes en règle générale, donne une très bonne lisibilité à l’album malgré le texte et le propos, souvent conséquents. Même les scènes de nuit restent très claires.
Une maîtrise qui se ressent jusque dans le découpage, très sobre et sans fantaisie. Lorsque pour une séquence l’auteur décide d’un gaufrier, c’est pour une raison bien précise, de même pour une pleine page. Des techniques qu’il utilise avec parcimonie, leur rareté faisant que ces planches ressortent vraiment du lot et apportent un focus sur un fait déterminé.

J’avais trouvé courageux le fait que Maximilien Le Roy se soit rendu en Cisjordanie, alors territoire occupé, avec ses attentats et ses problèmes. Pourtant, après avoir lu Gaza 1956, rien n’est plus pareil. La bande de Gaza est autrement plus conflictuelle que la Cisjordanie. Le mal y est plus profond, le peuple palestinien y est autrement plus persécuté, les tirs plus soutenus et les victimes plus nombreuses.
Mention spéciale à Joe Sacco qui a dû éprouver ces longs mois sur place, qui a partagé la souffrance des Gazaouis au quotidien, qui a essuyé des tirs, qui a été confronté à la haine et à la peine de ces gens qui font des dizaines d’enfants pour être sûrs d’en garder quelques uns en vie. Il s’est également mis en danger en côtoyant des rebelles recherchés.
Lire Gaza 1956 rend finalement bien petits les problèmes dans le reste de l’Israël. La bande de Gaza, c’est juste 100 fois pire.

« NOS ENFANTS N’ONT RIEN À MANGER, ET EN PLUS ILS DÉMOLISSENT NOS MAISONS !
CE NE SONT PAS DES HUMAINS. CE SONT DES ANIMAUX !
HITLER NE LEUR A PAS FAIT ÇA ! HITLER NE LES A PAS CHASSÉS DE LEUR TERRE ! HITLER N’A PAS DÉMOLI LEURS MAISONS !
QUE DIEU FASSE DES ENFANTS D’ISRAËL ET DES ENFANTS D’AMÉRIQUE, COMME NOUS – DES ORPHELINS !
»

Il y a fort à parier que le gouvernement israéliens n’a pas aimé le contenu de ce livre coup de poing. Guy Delisle le mentionne d’ailleurs dans ses Chroniques de Jérusalem : les autorités (israéliennes) ne veulent pas lui donner la permission d’entrer dans Gaza car il est auteur de BD.

Gaza 1956 est un livre utile qui nous apprend beaucoup sur la situation en Israël et répond à de nombreuses questions laissées en suspend dans nos précédentes lectures.
Si je dois avoir un regret, c’est le parti pris par Joe Sacco de n’avoir pas une seule fois dans son album fait mention de l’expression « crime de guerre ». Car les exactions des Israéliens sur les civils palestiniens sont avérés.

Badelel

Sacco… Sacco… Non, rien à voir avec Sacco et Vanzetti. Joe Sacco en bel et bien vivant, et il est le père de la BD-reportage. Gaza 1956 est son titre majeur… à juste titre justement. Difficile d’ailleurs de s’intéresser de près ou de loin au conflit israélo-palestinien sans se plonger dans les œuvres de Joe Sacco. Joe Sacco n’est pas seulement auteur de bandes dessinées, il est aussi journaliste, et propose dans ses livres le regard de l’enquêteur.

S’il y a une difficulté dans la lecture de Gaza 1956, c’est justement ce point de vue qui rend la lecture ardue et lente. La première partie, par exemple, aborde le massacre de la ville de Khan Younis : il faut attendre la page 91 pour commencer à parler de ce qui s’y est passé en 1956, les 90 pages précédentes parlant de sa démarche, des difficultés de l’enquête, des débuts du conflit ou des années suivantes, de la situation actuelle des Gazaouis… Forme que l’on retrouve également dans la deuxième partie de façon moins lente. Bien sûr que tout ça est intéressant, que ça enrichit le livre, que ça enrichit la culture du lecteur, que ça permet au récit de ne pas s’arrêter au passé (c’est d’ailleurs ce qui inquiète les Palestiniens lors de l’enquête : qu’à parler de 1956, on oublie que leur quotidien aujourd’hui ne s’est pas amélioré, loin de là), mais ça fait que le démarrage est très très long.
L’autre truc qui m’a gêné : c’est la tête avec laquelle Sacco se représente lui-même qui est excessivement caricaturale au milieu d’un dessin très réaliste.

Pour tout le reste, on ne peut que faire l’éloge de cette BD, ce qui lui a d’ailleurs permis d’obtenir le respect et la reconnaissance de tout le monde de la bande dessinée. La démarche autant que le sujet lui donnent toute sa légitimité et en font un ouvrage de très grande qualité.
– Joe Sacco s’est rendu sur place malgré tous les dangers pour pouvoir enquêter au plus près et rendre de l’état d’esprit des gens sur le sujet.
– Il traite d’une affaire franchement méconnue qu’il a lui-même mise à jour puisque les informations qui ont filtré à l’époque sont infimes et contestées par les autorités israéliennes. Et c’est un véritable coup de poing !
– Le côté à la fois historique et actuel permet d’en apprendre beaucoup sur les débuts du conflits tel qu’il a été vécu par les Palestiniens dans leur quotidien et à montrer ce que leurs conditions de vie sont devenues à l’heure actuelle (et ce n’est pas franchement glorieux).
– Le recoupage des témoignages, de leurs différences, de leurs incohérences et de leurs similitudes propose au lecteur de faire sa propre interprétation, le rendant véritablement actif et le laissant se forger son propre point de vue.

Gaza 1956 fait également appel à l’humanité et à l’émotivité du lecteur, car les faits qui y sont mentionnés sont tragiques, le medium des témoignages donne véritablement vie à l’histoire (la petite histoire, celle qui est oublié par la grande Histoire – le sous-titre En marge de l’Histoire est tellement révélateur !) de ces hommes et de ces femmes. C’est une sacrée baffe, une prise de conscience terrible à laquelle les documents historiques fournis en bonus donnent un accent de haut-le-cœur.

roaarrr

– Prix Regard sur le monde Angoulême 2011

D’autres avis : Mo’, Yvan, Yaneck
Gaza 1956 – En marge de l’histoire
Scénario : Joe Sacco
Dessin : Joe Sacco
Édition : Futuropolis 2010
La présentation de l’album sur le site de l’éditeur.
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Une réflexion sur “Gaza 1956 – En marge de l’histoire

  1. Lunch dit :

    Par Yaneck le 17/03/2013 :

    Merci à KBD de vous permettre de lire ce titre et d’en faire la chronique, ce qui m’arrange moi tout particulièrement.
    Enfin, la note de Gaza 1956 dans le top bd des blogueurs va évoluer, s’affiner, gagner en légitimité ou du moins en pertinence. J’ai hâte de voir vos notes.

    Pour le reste, je suis d’accord avec vous, cent fois, mille fois…

    Par Lunch le 17/03/2013 :

    Globalement, je dirais que la note pour ton Top bd va baisser. On reconnait les grandes qualités journalistiques de Gaza, la richesse du témoignage, son intérêt. Mais nous n’avons pas attribué la note maximale pour autant ^^

    Tu sais, pour k.bd, c’est moi qui ai proposé ce thème sur le conflit. Je voulais en savoir plus parce que je ne comprenait pas bien tout ce que les journaux disaient tout le temps. Tous les livres qu’on a lus ces derniers temps (Faire le mur, Chroniques de Jérusalem, Comment comprendre Israël en 60 jours, Gaza 1956) nous ont vraiment apportés dans notre compréhension des événements. Et puis on s’arrêtera pas là puisqu’on s’est aussi procuré Reportages et K.O à Tel-Aviv pour compléter notre approche.

    Par jerome le 19/03/2013 :

    il faudra sans doute que je découvre cet album un jour mais pour l’instant j’ai envie d’autre chose…

    Par Lunch le 19/03/2013 :

    Prends ton temps Jérôme. Il faut avoir envie pour lire un tel pavé, être dans les bonnes conditions pour appréhender la lecture.
    Après, pour avoir lu plusieurs albums traitant du conflit, celui-ci est sans conteste le plus pertinent et celui qui nous en apprend le plus, ce qui le rend incontournable.

    Par Mo le 20/03/2013 :

    Un album dense mais nécessaire il me semble. Je trouve que les titres qu’on a retenu sur le thème de ce mois donnent vraiment une bonne idée de la manière dont le sujet est traité. Difficile de passer à côté de celui-ci tout de même. J’aurais quand même préféré le voir en lecture mensuelle… 😛

    Par Lunch le 20/03/2013 :

    Disons que nous avons gardé le meilleur pour la fin.
    Plus dense mais aussi plus pertinent, le placer en dernier permet de s’engoncer dans le conflit israélo-palestinien en douceur, pour finir très très fort.
    Dans le cas inverse, tout aurait été dit dès l’entame c’eut été dommage 🙂

    Par Mo le 20/03/2013 :

    Certes certes… Je pense aussi que nous nous sommes bien débrouillés pour construire ce thème 😉

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