Chroniques de Jérusalem

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17 février 2013 par Lunch

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Lunch

Jérusalem. Cité antique et sacrée.
Berceau de multiples religions, la ville s’est construite autour de l’esplanade des mosquées, inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco. Chaque année des milliers de touristes viennent y contempler les vestiges de civilisations croisées au fil des siècles : Temple de Salomon, détruit puis reconstruit, agrandi sous Hérode, de nouveau détruit, remplacé par le dôme du rocher, musulman, puis chrétien, puis de nouveau musulman…
Jérusalem a toujours été un point central aux trois grandes religions, qui ont toutes une histoire commune faite de guerres et de prières. Aujourd’hui encore elle est un haut lieu de pèlerinage et de convoitises… chaque religion s’accordant à dire que c’est également ici que débutera le Jugement Dernier.

Une ville que l’histoire n’a pas épargnée et qui aujourd’hui encore fait couler beaucoup d’encre.
Capitale des Palestiniens pour la communauté internationale, capitale des Israéliens pour le peuple juif… une occupation dénoncée mais finalement tolérée…

« Et vous faites quoi dans cette partie de la ville ?
_ Oh, moi, pour le moment je m’occupe des enfants. Ma compagne, elle, travaille pour Médecins Sans Frontières.
_ Il y a toujours des frontières !
»

La situation en Israël/Palestine est très difficile à appréhender. Nous avions abordé un début de réflexion dans notre avis de Faire le mur. Cette fois nous nous embarquons avec Guy Delisle qui, après Shenzhen en 2001, Pyongyang en 2003 et ses Chroniques birmanes en 2007, témoigne ici de son séjour dans la ville sainte entre 2008 et 2009. Il y accompagne une nouvelle fois sa femme lors d’un voyage humanitaire pour Médecins Sans Frontières.

« Quel drôle d’endroit, me suis-je dit, où la vue d’un homme armé en pleine rue ne provoque aucun mouvement de panique. »

Guy Delisle nous offre une vision qui s’inscrit complètement dans la découverte. Au jour le jour il partage avec nous ses errances du quotidien, qui l’amènent à côtoyer des gens de divers horizons, à visiter des merveilles architecturales et à voir tant d’incongruités ! Il est effarant de constater le nombre de personnes qui se baladent armés, des fusils exhibés de manière ostentatoire à tous les coins de rues. Une sensation étrange d’insécurité permanente. Et pourtant les gens vivent ici comme si de rien était…

« J’te jure, quand on voit le spectacle qu’offre la religion dans le coin, ça donne pas trop envie d’être croyant.
Ah, merci mon Dieu de m’avoir fait athée.
»

Juifs, Chrétiens, Musulmans, Arméniens, Orthodoxes, (bons) Samaritains (aux oreilles pointues), Juifs messianiques (ils sont rigolos ceux-là aussi)… Jérusalem est une terre ultra religieuse où chaque croyance à une place mais où personne n’a réellement sa place. À chacun son quartier. Chacun chez soi. Tout n’est finalement que reproches et déni de l’autre alors qu’une telle pluralité pourrait être d’une force incroyable.
Jérusalem est très atypique, à la fois ville mêlant des cultures très différentes et ville frontière. Plus on s’éloigne dans Israël, à Tel-Aviv par exemple, et plus les gens vivent différemment, loin des obsessions religieuses. On respirerait presque, sur la plage à contempler le ciel, ses oiseaux… et ses avions de chasse…

« Tout ça parce qu’ils ont voté pour les mauvais gars !
Avant 2007, on entrait et on sortait facilement. Écœurés de voir le Fatah au point mort avec les accords de paix pendant que les colonies poussent comme des champignons, les gazaouis ont voté pour le Hamas.
Pas de chance pour eux, c’est un parti considéré comme terroriste par les USA et Israël. Du coup, on les a enfermés. Ils ont le droit de voter démocratiquement, mais ils doivent voter démocratiquement pour le parti qu’Israël a choisi. En gros, ils sont passés de l’occupation israélienne au blocus international.
»

En décembre 2009 éclatait l’opération plomb durci, plus communément appelée Guerre de Gaza par les médias même s’il s’agissait plutôt d’un assaut unilatéral… Un bombardement massif suivi d’une charge terrestre dans l’optique de détruire les infrastructures du Hamas et les galeries souterraines qu’ils auraient construites pour sortir de leur enfermement.
Un raid qui dura plusieurs jours, d’une virulence incroyable et évidemment condamnée par la communauté internationale. Des dommages collatéraux obligatoires et des milliers de victimes… pourtant le blocus était strict : aucun journaliste et aucune ONG n’avaient le droit de rentrer dans Gaza…

Une guerre toute proche pour Guy Delisle, resté à Jérusalem, mais en même temps un conflit tellement lointain… un étrange ressenti : être dans un pays en guerre sans pour autant avoir la sensation qu’elle se passe à une centaine de kilomètres seulement.

En décrivant ce qu’il voit au jour le jour, l’auteur dénonce, même si c’est passivement, les exactions commises par les israéliens sur le peuple palestinien. On lit très clairement les difficultés du quotidien de ces victimes de la colonisation (construction de colonies, expropriations, enfermement). Tout est fait pour restreindre le périmètre de leur liberté : au début ça commence par des blocs de béton posés à même les routes pour empêcher les véhicules de passer, puis ça finit fatalement par l’extension du mur et la mise en place de points de contrôle. L’utilisation du mot « camp » me fait toujours autant penser à une autre guerre et je ne pourrais jamais comprendre les agissements des israéliens.

« Ils ont juste dit :  » Ah non, pas celui qui fait des bandes dessinées !  »
_ Ils seraient pas en train de me confondre avec Joe Sacco ?
»

Guy Delisle fait des voyages-reportages comme il sait les faire, avec une bonne dose d’humour et de légèreté pour un thème qui ne l’est pas du tout (ni drôle ni léger). Il décrit superbement Jérusalem dans un dessin suffisamment explicite pour être beau, suffisamment cartoonesque (surtout dans le traitement des visages) pour tempérer le propos. C’est ce savant mélange si précieux qui nous permet aussi d’ingérer ces quelques mois de vécu en « Palestine occupée » et de souffler par intermittence devant son sens de la répartie salvateur.

Encore une fois un album sur le sujet qui, s’il part sans a priori de départ dans une ville dont il ne connaît rien, revient avec un avis plutôt pro-Palestinien.
Un très bon album qui selon moi ne méritait cependant pas un Fauve d’Or (les critiques encensaient plutôt Habibi et Portugal, et je les rejoins).
Selon une communication récente de Delcourt, les ventes des Chroniques de Jérusalem auraient tout de même triplées (160000 ex) en 2012 suite à cette consécration. Un prix qui a au moins le mérite d’alerter (et de sensibiliser ?) le lecteur sur un conflit important et complexe. C’est tout le mal qu’on lui souhaite !

Chroniques de Jérusalem nous servira de portail sur k.bd pour tenter de comprendre un peu mieux ce conflit. Un mois de mars très axé proche-orient en perspective !

 

Badelel

Badelel

Que sait le commun des mortels du conflit israélo-palestinien ? Quasiment rien. Les infos tournent à la télé, on nous assomme de nouvelles dont on ne comprend rien et qui ne sont jamais expliquée.

Quand un Occidental aussi mal informé se rend sur place pour un an, qu’est-ce que ça donne ? Ça donne Chroniques de Jérusalem. Ça donne la découverte d’un univers tellement burlesque qu’on ne peut croire qu’un tel endroit puisse exister. Ça donne la découverte de situations tellement révoltantes qu’on ne peut comprendre que la communauté internationale laisse faire. Et comme c’est écrit par Guy Delisle, ça donne en même temps un bouquin hilarant.

Si Guy Delisle ne révolutionne pas son propre style avec Chroniques de Jérusalem, il met cette fois le doigt sur un conflit qui nous concerne d’autant plus qu’il est aux portes de l’Europe et qu’il dure depuis plus de 60 ans. Venu dans le cadre du travail de sa compagne qui bosse chez Médecins Sans Frontières, il montre une Ville Sainte aux mille religions où se côtoient juifs laïques, juifs ultra-orthodoxes, musulmans, chrétiens catholiques, chrétiens orthodoxes…
Il montre aussi le quotidien des Arabes qui habitent Jérusalem et les conditions de vie de ceux qui habitent en Cisjordanie. A travers le regard du gars qui n’y connait rien et son cynisme habituel, il décrit une géopolitique du minuscule qui offre les premières clefs de compréhension sur ce qui se passe dans le pays.

Mais si Chroniques de Jérusalem est une très bonne BD, il n’en reste pas moins que le Fauve d’Or lui a été attribué un peu trop légèrement à mon goût (Habibi aurait dû l’avoir de toutes façons 😛 ), mais c’est une très bonne BD quand même.

roaarrr

– Fauve d’or Angoulême 2012

D’autres avis : Mo’, OliV’, Yvan, David Fournol, Yaneck
Chroniques de Jérusalem (One shot)
Scénario : Guy Delisle
Dessin : Guy Delisle
Couleurs : Guy Delisle et Lucie Firoud
Édition : Delcourt 2011
La présentation de l’album sur le site de l’éditeur.
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5 réflexions sur “Chroniques de Jérusalem

  1. Lunch dit :

    Par Yaneck le 17/02/2013 :

    Moi je l’avais trouvé surtout un peu long. Pas optimisé éditorialement parlant. Mais sur le fond, très intéressant.

    Par contre, en effet, pour le fauve, j’aurai plus misé sur un Habibi, très bon aussi dans sa capacité à rapprocher les peuples, mais beaucoup plus brillant graphiquement.

    Par Lunch le 17/02/2013 :

    Dans la mesure où je l’ai lu en plusieurs fois oui, c’est un album long. Mais dans le fond je n’y ai pas trouvé plus de longueurs que ça, j’ai beaucoup aimé le ton de sa narration et je pense que ça apporte beaucoup dans la fluidité.

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  2. […] pas aimé le contenu de ce livre coup de poing. Guy Delisle le mentionne d’ailleurs dans ses Chroniques de Jérusalem : les autorités (israéliennes) ne veulent pas lui donner la permission d’entrer dans Gaza […]

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  3. […] d’une résidence en Israël (bien loin des aspects dépeints par Guy Delisle dans ses Chroniques de Jérusalem qui, bien que parfois similaires, nous paraissent tellement plus avenants…). […]

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  4. […] pourtant très riches. Les couleurs de Lucie Firoud (que nous avons déjà croisée sur les Chroniques de Jérusalem) nous aident à imprégner l’histoire, à sentir la moiteur de la forêt tropicale. Et ceci […]

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  5. […] Note de rappel : Le Fauve d’Or a finalement été décerné aux Chroniques de Jérusalem de Guy Delisle. Cyril Pedrosa a très justement reçu le prix FNAC, mais Craig Thompson est reparti […]

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