En chienneté – Tentative d’évasion artistique en milieu carcéral

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10 février 2013 par Lunch

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Lunch

« Bonjour, je suis Madame C. Je travaille au S.P.I.P. de la Gironde et je vous appelle de la part d’un ami à vous.
_ Le S.P.I.P. de la gironde ?
_ Oui, le Service Pénitentiaire d’Insertion et de Probation. Je voudrais faire appel à vous pour venir diriger des ateliers BD auprès de détenus mineurs à la maison d’arrêt de Gradignan.
_ Heu… mais en quoi consistent ces ateliers exactement ?
_ Eh bien, il s’agirait de venir une fois par semaine… vous auriez un groupe de jeunes de 15 à 17 ans… et l’atelier peut durer de 1h à 2h.
»

Je sais pas vous, mais moi, si on me fait une proposition similaire, j’y réfléchirais longuement.
Lorsqu’on lui propose ces interventions, Bast se pose évidement cette question qui nous taraude aussitôt : est-ce dangereux ?
Son interlocutrice lui assure que tout est sous contrôle. Personnellement, j’avoue… je ne sais pas si ça m’aurait convaincu.
En revanche le propos de l’album, à savoir une incursion dans le milieu carcéral, m’a rapidement interpellé. J’ai d’emblée eu envie de le lire, de découvrir son contenu, bien aidé je l’avoue par cette interview très alléchante parue sur le magazine Face B.
Et puis ça se passe à Gradignan, c’est à dire la prison du coin, celle où mon beau-frère travaille en tant que gardien. Il faudrait que je lui prête ce bouquin d’ailleurs, peut-être…

En chienneté nous propose donc de jeter un regard un peu voyeur sur les ateliers BD que Bast va ainsi animer de 2004 à 2008. On découvre un peu cet univers pénitentiaire, en l’occurrence la prison pour mineurs. On découvre un lieu de privation de libertés, un lieu où ces gamins ne voient rien du monde extérieur alors que tout le monde les observent. Un premier témoignage troublant que nous confie l’auteur.
Ce challenge, il l’a rapidement accepté. Mais on ressent bien son appréhension au départ, à son arrivée sur les lieux, à ses premiers pas dans cette maison d’arrêt cadenassée qui impose de tout son poids. On ressent le malaise de ses premiers échanges avec les détenus. Puis, petit à petit, au fil des mois et de ses visites on suppose, il s’habitue à ces gamins pour qui il ressent une certaine empathie.

Professeur d’art plastique de formation, on sent Bast très pédagogue. Une scène illustre par ailleurs très bien cet état de fait, quand les gamins arrivent à l’atelier en disant vouloir seulement regarder parce qu’ils ne savent pas dessiner. Il les convainc d’essayer : une maison pour commencer, puis des fenêtres, puis des encadrements autour, puis des tuiles, une cheminée. De fil en aiguilles le dessin prend forme et le gamin décide d’ajouter de nouveaux détails de lui-même.

« Bon. Et tu me dis que tu ne sais pas dessiner ! Elle est chouette, ta maison !
_ Ouais, mais là, c’était pas compliqué.
_ Ben oui, c’est ça le dessin !
_ Tiens, refile-moi des feuilles, j’en refais un.
»

De fait, son propos prend encore plus de consistance. Je pense que Bast était l’homme de la situation. Et il nous dépeint cette ambiance particulière avec un dessin réaliste et simple, sans fioritures. Comme si le poids du sujet était déjà suffisamment lourd. Pour l’accompagner, une colorisation en bichromie teintée d’un bleu-vert grisâtre qui tend à imposer ce côté aseptisé de la prison…
Durant ces quatre années d’atelier, lorsqu’il était seul avec les gamins enfermé à double tour dans cette salle dédiée à ces rencontres, il a dû se plier à des règles très strictes :

« Règle n°1 : Ne pas demander au détenu la raison de son incarcération.
Règle n°2 : Ne rien donner aux détenus.
Règle n°3 : Ne rien recevoir de la part du détenu.
Règle n°4 : Ne pas exposer ses opinions politiques.
Règle n°5 : Ne pas exposer ses opinions religieuses.
Règle n°6 : Ne pas juger le détenu.
»

Des règles strictes et pas si évidentes à tenir. Car ces adolescents, qui ont vieilli trop vite et qui n’ont pas eu d’enfance ou si peu, testent les limites, essaient par tous les moyens, tentent de jouer sur les cordes sensibles pour obtenir ce qu’ils souhaitent.
Certes, il est interdit de leur demander la raison de leur détention. Mais ce sont des choses qui finissent par se savoir, après tant de temps passé à côtoyer ces jeunes.
C’est un étrange sentiment pour nous lecteurs quand on comprend que le gamin qu’on a en face (enfin, façon de parler) à tué, violé ou que sait-je… alors qu’on n’avait pas du tout cette vision-là jusqu’à présent. J’imagine cette sensation puissance 100 pour Bast, qui a vu ces garçons à de multiples reprises et qui a commencé à les apprécier, à tisser en quelque sorte des liens affectifs sans pour autant les montrer.

Et quand on sait ces raisons-là… on ne voit plus les choses de la même façon. Ce gamin qui ne dessinait que des femmes à poil et des bites, on trouve ça rigolo, on se dit que l’incarcération occasionne en quelque sorte un manque. Et puis quand on apprend qu’il est là pour tentative de viol… doit-on penser à un certain déséquilibre ? Doit-on pour autant le juger ? Et l’emprisonnement résoudra-t-il ce dérèglement si c’en est un ?

« Une micro-société s’est mise en place au sein même de l’établissement pénitentiaire, avec ses propres règles, codes, principes… et lois.
La première loi étant celle du plus fort. Les muscles sont légion, les cicatrices sont fièrement arborées, le langage est brutal et violent. Celui qui parle beaucoup, celui qui parle fort, celui qui parle vulgaire a plus de chances de se faire respecter.
Celui qui n’a ni sens de la répartie, ni autorité verbale est, au mieux ignoré, au pire malmené.
»

Bast se rend rapidement compte de cette micro-société que les gamins se sont bâtie par eux-mêmes. Un milieu à part où le fort est fort et le faible est oppressé.
Une société où il vaut mieux être enfermé pour tentative de viol (un acte considéré comme viril) plutôt que pour avoir tué quelqu’un qui voulait te violer (parce que ça signifie que tu le cherchais en quelque sorte).
Bast ne se pose jamais en donneur de leçons. Il nous impose à cette vision frontale des choses. C’est ce qui nous interpelle et nous chahute.

Nous nous posons des tas de questions à la fin de l’album.
De son côté, Bast s’interroge en quelque sorte sur l’utilité de l’incarcération des jeunes, sur la futilité de ses interventions.
Certes il sort un peu ces gamins de leur morne repentance, une récréation en somme. Mais tout tourne tellement vite, les peines sont généralement courtes et les gamins s’en vont, sortent de prison ou, pour d’autres, sont transférés chez les adultes à leur majorité. De nouveaux arrivent et il faut tout reprendre à 0… on ressent une certaine frustration de ne pas pouvoir poursuivre une tâche qui a été entamée.

Comme un symbole, le récit se clôt sur cet échange sur le métier d’auteur BD. Un travail mal rémunéré mais un travail de passionnés. Une discussion qui prête à sourire. Les gamins finissent par trouver ça chouette d’exercer un métier parce qu’on aime ça et non parce qu’il paye bien. Et en ce sens je pense que Bast a bien fait d’animer ces ateliers et de transmettre cette passion.

Badelel

Prévoyez une bassine à l’ouverture du bouquin. Si-si, pour vomir sur ces couleurs aseptisées ça vous sera utile. Bon cela dit, ça va bien avec le sujet d’une part, et c’est son seul défaut d’autre part.

Parce qu’effectivement, a priori vu le sujet, ça va pas être super joyeux comme lecture. Pourtant le préambule met en conditions direct : « J’veux rentrer chez oim, on est en chienneté ici… (…) On est traité comme des chiens ici. (…) C’est l’autre bâtard là ! Il m’a confiqusé ma playstation ce matin ! »

OK, donc là on a déjà une petite idée du sujet. Ce n’est pas une enquête sur la maison d’arrêt avec un assortiments de points de vue. Que nenni ! Ça n’est ni plus ni moins que le témoignage d’un vécu avec les jeunes du quartier des mineurs, et donc un regard extérieur sur un quotidien morne, sur les difficultés de ces gamins, mais aussi sur leurs espoirs et sur leurs efforts.

En chienneté regroupe donc de petites scènes d’ateliers, parfois drôles et attendrissantes, parfois qui amènent à réfléchir, le tout entrecoupé de pensées de l’auteur sur la politique carcérale. Résultat : une lecture plaisante. On ferme le livre avec le sentiment d’avoir rit avec ces p’tits gars pour qui la vie ne s’arrête pas derrière les barreaux, et en bonus on se sent investit de la mission de comprendre ce monde qui est tout près de nous et qui nous concerne tous.

Cœur contre cœur est une collection de La boîte à bulles qui témoigne et qui s’engage tout en gardant une accessibilité au grand public. Le livre de Bast s’intègre complètement dans cette démarche : facile d’accès, il témoigne et il s’engage.

D’autres avis : Mo’, David Fournol
En chienneté – Tentative d’évasion artistique en milieu carcéral (One shot)
Scénario : Bast
Dessin : Bast
Édition : La boîte à bulles 2013
La présentation de l’album sur le site de l’éditeur.
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2 réflexions sur “En chienneté – Tentative d’évasion artistique en milieu carcéral

  1. Lunch dit :

    Par Yaneck le 12/02/2013 :

    Il me le faut! Il est pour moi cet album. Je vois déjà ce que je pourrais écrire sur les missions de la prison et leur réalité.
    Merci à tous les deux, j’essayerai de retenir ce bouquin.

    Par Lunch le 12/02/2013 :

    Attention, Bast ne fais pas vraiment d’état des lieux des prisons. Il relate ce qu’il a vu dans le cadre de ses ateliers BD, c’est un regard qui est porté plus sur la rencontre avec ces jeunes que sur le système pénitentiaire (il en parle tout de même un peu, mais pas trop).

    Par Yaneck le 12/02/2013 :

    Oui, mais tu sais comment j’aime digresser dans mes chroniques, parfois… ^^ Ma façon à moi de faire de la politique.

    J'aime

  2. […] par Amnesty International qui leur a donné accès à tous les documents nécessaires. Après En chienneté, qui traitait du quotidien des mineurs en maison d’arrêt, Bast montre une fois de plus sa […]

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