Le journal de mon père

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26 janvier 2013 par Lunch

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Lunch

Cette lueur qui pénètre dans le salon de coiffure… Le soleil envahi la pièce et dégage cette impression chaleureuse. Le ton est donné d’emblée sur cet album qui reste pour moi la grande œuvre de Jirô Taniguchi. Pourtant, en m’y replongeant, j’ai trouvé le dessin de ces premières planches un peu grossier, comme si on avait zoomé dessus. Un rendu un peu pixelisé qui ne correspond pas du tout à mes souvenirs. La nostalgie de cette lecture n’avait gravé en moi que des images pleines de douceurs… fort heureusement, il ne s’agit là que des premières cases et le trait que l’on connaît, fin et minutieux de l’auteur, reprend rapidement sa place.

Le récit est loin d’être haletant, mais il nous accroche et nous colle à la peau. Une histoire de famille, personnelle. Pourtant, nous ne sommes pas vraiment dans la situation telle qu’elle est contée : cet homme, Yoichi, qui apprend le décès de son père et qui va assister à la veillée funèbre. Près de quinze ans qu’il a coupé les ponts avec sa ville natale, qu’il n’a plus revu son paternel, arguant une surcharge de travail, des obligations professionnelles… fuyant son passé.
Nous ne sommes pas dans cette situation mais pourtant, nous nous reconnaissons forcément quelque part dans ce récit intimiste et poignant. J’avais déjà lu Le journal de mon père, plusieurs fois… Pourtant, j’ai pleuré.

Contrairement à Quartier lointain (travail postérieur, publié en 1998 au Japon et en 2002 en France) qui reprend un peu le même sujet, celui d’un fils qui revisite son passé familial, Le journal de mon père (paru en 1995 au Japon, 1999 pour la présente version) suscite bien plus d’émotion.
L’approche fantastique de Quartier lointain nous distanciait un peu du récit intimiste du Journal de mon père. Pas de fiction ici, pas de voyage dans le temps. Nous sommes confrontés aux sentiments bruts, nous prenons les baffes de plein fouet, nous encaissons les remarques comme si elles nous étaient adressées personnellement.
Le rapport au père, le rapport à la mort… des sentiments qui résonnent en moi qui trouve que je ne vois pas assez souvent ma famille, qui regrette de ne pas avoir su trouver plus de temps à consacrer à mes proches avant qu’ils ne soient partis pour de bon. Il ne s’agit pas de mes parents en l’occurrence, mais ça me touche tout de même profondément.

Le journal de mon père est donc une œuvre très émotive mais aussi l’œuvre la plus personnelle de l’auteur. Ça se voit et ça se sent.
La préface nous explique à la fin combien la réalité est autre, mais aussi qu’elle est partie intégrante de ce récit. Non Jirô Taniguchi n’a pas perdu ses parents au moment où il travaille sur cet album mais, comme ce fils parti à Tokyo depuis trop longtemps, il n’est pas revenu chez lui, à Tottori, voir sa famille depuis quinze ans. L’auteur fait donc un véritable constat de ses erreurs et on peut voir dans ce livre comme une sorte de mea culpa.
Il se sert donc d’une fiction pour y articuler ses propres sentiments. Il met en scène un homme qui recouvre peu à peu les souvenirs qu’il avait rejetés, enfouis au plus profond de lui-même, déformés… Une frustration qu’il s’était construite enfant et qui le faisait détester son père. Il se rend compte, malheureusement trop tard, de ses erreurs de jugement. Il découvre, grâce aux témoignages de ses proches, un homme généreux et terriblement humain, un homme qu’il n’avait jamais compris…
C’est beau et c’est touchant à la fois.

Disons le en toute sincérité, le dessin de Jirô Taniguchi de l’époque n’était pas aussi beau que dans ses derniers mangas. Mais il témoignait déjà d’un grand soin et d’une précision extrême.
Il y a bien ce reproche qu’on lui fait souvent aussi, que les visages des hommes se ressemble de trop. Un reproche qui ici, bien au contraire, prend tout son sens, tant le père jeune (qui apparaît dans les souvenirs) et le fils assistant à la veillée funèbre sont, on le comprend au fil de la lecture, semblables. Qu’il le veuille ou non, cette dualité est héréditaire.

« C’est le premier film que je me rappelle, bien qu’il ne m’en reste que quelques images. »

J’ai tout de même un petit grief à apporter à ce livre, ou tout du moins à cette édition-là.
Je ne prétends pas lire le japonais, ni être en mesure de le traduire. Mais je pense que la traduction de cette série a été mal faite. Les erreurs de syntaxes sont malheureusement courantes au point que nous sommes obligés de reprendre parfois la lecture d’une phrase pour bien en comprendre le sens.
Il y a aussi des fois où je me demande si les bulles sont dans le bon ordre de lecture… Le manga se lisant de droite à gauche alors qu’en France c’est l’inverse. Préserver le sens de lecture original est ce qui se fait le plus aujourd’hui mais à l’époque, comment faisaient-ils ? Il y avait bien la solution d’inverser les planches comme dans un miroir mais j’ai l’impression ici qu’ils ont changé le texte directement dans les bulles et que, par soucis de place, ils ont parfois changé l’ordre des textes… une impression, peut-être que je me trompe, mais elle est tellement persistante !

Qu’importe ! La conclusion nous fait de nouveau monter les larmes aux yeux. Les dernières cases, quant à elles, nous rassérènent sur cette impression de douceur que je n’avais pas autant retrouvé au départ de la lecture. Ce salon de coiffure s’imprègne à nouveau de ce sentiment de sérénité et de bienveillance. Les planches sont reprises avec force de détails et de clarté. Le trait est redevenu celui de ma mémoire, fin, propre… Quel album éclatant de chaleur !

roaarrr

– Mention spéciale du Jury Œcuménique 2000 (T1)
– Prix du Jury Œcuménique 2001

D’autres avis : Bidib, Mo’
Le journal de mon père (série terminée en 3 tomes)
Scénario : Jirô Taniguchi
Dessin : Jirô Taniguchi
Édition : Casterman 1999
La présentation de l’album sur le site de l’éditeur.

2 réflexions sur “Le journal de mon père

  1. […] pas du meilleur album de Jirô Taniguchi (il n’a pas la même saveur à mes yeux que Le journal de mon père) mais il marque un changement. Un portrait de femme poignant bien qu’il manque […]

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  2. […] maux que les autres traductions précoces de l’auteur japonais (j’avais abordé le sujet sur Le journal de mon père). Casterman a toujours édité ses albums dans le sens de lecture occidental (ce qui nécessite […]

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