Un printemps à Tchernobyl

1

25 janvier 2013 par Lunch

printemps_tchernobyl

avatar_lunch

Lunch

Un printemps à Tchernobyl est un livre qui a fait beaucoup de tapage dès sa sortie. Et pour cause, il s’agit d’une bande dessinée qui fait pas mal cogiter et qui traite d’un sujet détonnant : la catastrophe de Tchernobyl de 1986.
On a tous entendu parler de cet événement. Beaucoup l’ont même vécu (j’étais encore un peu jeune pour ma part). L’explosion du réacteur, le cheminement de ce nuage qui, comme par hasard, a gentiment évité la France. Les médias de l’époque se sont permis de manipuler l’information mais aujourd’hui personne n’est dupe, et quand bien même une nouvelle catastrophe se produirait, avec la révolution internet, il serait impossible de traiter l’information de la même façon (il était d’ailleurs possible de suivre le nuage radioactif de Fukushima en détail et en direct en 2011).

Le nucléaire, en tant que Français, est un sujet qui me touche particulièrement. Nous connaissons notre important parc de centrales, le plus fourni au monde derrière les États-Unis et le premier en considérant la densité du pays. On nous assure que la sécurité est exemplaire mais le danger est là, latent. Il y a de temps à autre des alertes… qui pourrait prétendre aujourd’hui que le risque 0 existe vraiment ?
Le livre de Philippe Squarzoni, Saison Brune, nous dresse un bilan alarmant de l’évolution climatique… que deviendrait le parc nucléaire mondial avec une montée des eaux de 2 mètres ?
Le risque 0 n’existe pas !

« Ce n’est plus votre mari qui se trouve devant vous, mais un objet radioactif… »

L’entame du bouquin m’a littéralement scotché, avec ces témoignages des survivants qui s’enchaînent. Il y en a quelques pages comme ça, qui nous prennent vraiment aux tripes, des extraits du livre La supplication de Svetlana Alexievitch.
Ces citations, c’est du concret pour moi. Elles représentent le danger.
Le reste de l’album est beau (tant graphiquement qu’humainement) mais ne m’a pas laissé ce même effet coup de poing.

« … Mais regarde Gildas ! On nous envoie ici pour représenter le désastre et on va revenir avec des dessins de paysages, d’animaux, d’enfants ! Ce n’est pas ce qu’on attend d’un livre qui sera diffusé par des gens qui se battent contre le nucléaire !
_ Et l’honnêteté alors ? C’est quand même de dessiner ce que nous voyons, pas ce qu’on n’attend de nous !
»

Le contraste entre notre vision de Tchernobyl et la réalité sur place est tout bonnement surprenant. Cet album d’Emmanuel Lepage (Muchacho, Voyage aux îles de la Désolation…) est un révélateur de la situation sur place, 22 ans après le cataclysme.
C’est en 2008 qu’il se rend sur les lieux dans le cadre d’une résidence d’auteurs, aux côtés d’autres personnes qui, comme lui, sont là pour apporter un témoignage de ce qu’ils voient. Parmi eux se trouve le photographe et poète Pascal Rueff, la musicienne Morgan Touzé et l’illustrateur Gildas Chassebœuf avec qui il sympathise. En plus d’Un printemps à Tchernobyl, Emmanuel Lepage va d’ailleurs sortir avec lui un autre album, carnet de leur voyage intitulé Les fleurs de Tchernobyl.
D’autres personnes viendront se greffer pour quelques temps à la résidence.

Emmanuel Lepage se questionne en permanence sur ses dessins, qui devraient montrer les horreurs de la catastrophe et qui au final sont beaux… Il ne participe pas à dire que le nucléaire est néfaste, alors qu’il est présent sur place pour l’association militante Dessin’acteurs.

Au départ un peu taciturne et handicapé par une main douloureuse, l’auteur dépeint des paysages sombres, noirs, réalisés au fusain.
Petit à petit, Emmanuel Lepage va se sentir mieux, il oublie son malaise, ses douleurs, et il s’oublie lui-même (il s’allonge dans l’herbe dans la zone interdite devant la beauté du spectacle qui lui est offert). Sa main ne le fait plus souffrir et on est en droit de se demander si son mal n’était pas psychologique.
Les dessins deviennent de plus en plus colorés, relatant la beauté des lieux et non la tristesse inhérente à la catastrophe.
Crayon, fusain, stylo ; Noir et blanc, sépia, couleur… L’auteur varie ses techniques de dessin tout au long de l’album, les adapte à sa narration et à ses humeurs, à ce qu’il voit et ce qu’il ressent. Les cases alternent tantôt esquisses, simples traits captant l’instant, et aquarelles hyper travaillées retranscrivant la magie d’un lieu.
Il y a vraiment de la féérie dans ses dessins. Et parfois des couleurs inattendues comme ce bleu sur les troncs d’arbres… des couleurs qui m’ont par moments rappelé les photographies de Rory Carnegie.

Tchernobyl 22 ans après, ce n’est pas que des villes fantômes, abandonnées et interdites. Elles sont là c’est un fait, mais ce qui frappe surtout dans le témoignage d’Emmanuel Lepage, c’est que la vie à repris le dessus. Ces anciennes routes rendues au rang de chemin forestier, ces villageois vivant là, au plus près du drame, qui ne sont pas plus malades ici que dans d’autres coins du monde. Il n’y a que le dosimètre pour nous rappeler que le danger est omniprésent…

« Mon papa, il est pas mort ! Mon papa, il est pas mort ! »

Cette résidence, c’est toute une épreuve… personnellement je n’y aurais pas été. Se trouver aussi proche de la radioactivité, réellement pesante dans le récit et représentée par le tic tic tic du dosimètre, je trouve ça courageux, et d’autant plus lorsqu’on a une famille qui nous attend à la maison.
L’auteur a une femme et des enfants. Quand on lis leurs paroles à son retour on se dit que ces quelques temps à Tchernobyl ont été très difficiles à vivre pour eux, s’attendant à ce que leur père ne rentre pas. Lorsqu’ils regardent le carnet de son voyage ils demandent sans cesse « Et lui, il est mort ? » comme si la radioactivité tuait sur le coup. Ce n’est pas le cas… c’est bien plus sournois que ça… plus malin. Emmanuel Lepage n’est pas revenu de son périple nimbé d’une lueur verte. Il n’a pas été contaminé. Il n’en reste pas moins que son aventure passionne autant qu’elle laisse admiratif. Il fallait du cran pour accepter pareille proposition.

Un printemps à Tchernobyl est un bel album. Il nous emmène en voyage vers un ailleurs que nous ne verrons jamais. Il nous surprend, nous interpelle.
Je n’ai pas eu un coup de cœur pour autant (contrairement à Badelel, dont l’avis vient après le mien). La plupart des personnes ont trouvé ce livre formidable. Il l’est, c’est indéniable. C’est un témoignage fantastique ! Mais je n’ai pas été emporté de la même façon tout du long. Certains passages m’ont bousculé ou émerveillé. D’autres m’ont paru plus difficiles, plus poussifs.
De plus, quelques petites fautes d’orthographe ou de frappe ont échappé à la relecture. Elles ne sont pas nuisibles (il y en a une dans mes citations, vous l’aviez remarquée ?) mais c’est toujours un peu gênant…
Un beau livre tout de même, incontestablement l’un des meilleurs de l’année 2012 (même pas nominé à Angoulême, ce qui est pour moi une faute professionnelle ; en revanche finaliste du très bon prix de la critique ACBD, remporté par L’enfance d’Alan), et surtout une extraordinaire aventure humaine.

 

Badelel

Se lancer ou ne pas se lancer, telle est la question que je me pose immanquablement face à un Emmanuel Lepage depuis la lecture du tome 1 de Oh les filles (qui n’a jamais été suivie de la lecture du tome 2…). Mais bon, comme on m’en a dis plutôt du bien, c’est parti, on attaque Un printemps à Tchernobyl.

Et dès les premières pages, on prend une méga-claque.
– Visuelle d’abord, parce que graphiquement, que ce soit dans les noir et blanc ou dans les couleurs, les aquarelles de Lepage se caractérisent par une très grande précision, un grand sens des contrastes et une fichue expressivité que y’a des pages qui vous font froid dans le dos rien qu’à les regarder. Le découpage nous entraine au rythme du récit et nous placarde contre ces incroyables doubles pages !
– Émotive ensuite parce que l’intro est consacrée à des témoignages extraits de La supplication de Svetlana Alexievitch qui rendent la catastrophe de Tchernobyl terriblement humaine, puis à une rétrospective qui la rend terriblement inhumaine.

La suite tient beaucoup plus de la découverte d’un monde qui ne peut pas se trouver si près de chez nous ce-n’est-pas-possible et d’une expérience des plus surprenantes.
A la suite de l’auteur on découvre ce que sont devenus le site de la centrale et ses alentours tout aussi bien que le quotidien des gens qui vivent au bord de « la zone ». Et loin de toute cette mort qui pèse sur l’histoire récente de Tchernobyl, Emmanuel Lepage va petit à petit à la rencontre de la vie qui reprend ses droits.

Surprenant, c’est aussi ce qui définit cet album. Dessiner sous la pression d’un chronomètre et d’un dosimètre et ne pas rester trop longtemps au même endroit pour ne pas rester trop longtemps exposé aux radiations. Ne pas s’asseoir dans l’herbe. Ne pas ramasser le fusain tombé au sol. Porter un masque, des gants et des surchaussures. Quelles curieuses conditions pour dessiner !
C’est aussi une aventure humaine, avec des rencontres, avec des gens des vrais, et avec des revers.
Mais plus que tout, cette BD montre un monde de contradictions.

Vraiment je ne regrette rien : Un printemps à Tchernobyl est à lire, ne serait-ce que pour mourir moins bête, et mieux encore, pour s’en prendre plein les mirettes et plein l’âme !

D’autres avis : Mo’, Jérôme, YvanLivr0ns-n0us, Nico, Legof
Un printemps à Tchernobyl (One shot)
Scénario : Emmanuel Lepage
Dessin : Emmanuel Lepage
Édition : Futuropolis 2012
La présentation de l’album sur le site de l’éditeur.
Publicités

Une réflexion sur “Un printemps à Tchernobyl

  1. […] premier du terme mais il reste très très fluide et particulièrement lisible. Contrairement à Un printemps à Tchernobyl ou À nous deux, Paris, il ne s’agit par d’un récit structuré dans des cases. […]

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :