Le singe de Hartlepool

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18 janvier 2013 par Lunch

singe_hartlepool

Lunch

Lunch

Le singe de Hartlepool est une lecture que nous partageons avec Mo’ (Bar à BD) et Jérôme (D’une berge à l’autre). Je vous invite donc à lire leur avis sur l’album également.

1814, un vaisseau français vogue tout près des côtes anglaises. À son bord, le Capitaine Louis-Armand Narraud contemple, hilare, le spectacle offert par son singe domestique. Il faut dire que ce pitre de Nelson est doué pour la comédie, paradant en tenue napoléonienne sous les yeux stoïques du second. Une relative bonne ambiance troublée par un chant anglais… sur un navire français rendez-vous compte ?! Le jeune mousse n’y voyait pas là une mauvaise intention, élevé qu’il était par une nourrice de Cornouailles, mais foi de capitaine, s’il veut chanter : qu’il le fasse avec les poissons !
Le vent se lève alors comme pour dénoncer la sanction trop lourde. La tempête monte rapidement et prend tout le monde au dépourvu. Courroucée, elle brise le grand mât. L’avarie est trop importante, le bateau fait naufrage…
À quelques encablures de là, sur la côte du comté de Durham, le petit village d’Hartlepool est un témoin heureux de la scène…

« HuHuHu…
_ Si on rentrait s’en jeter un, Walter ?
_ Pour rater le clou du spectacle ? Attends un peu, Doug.
_ Mais raconte-moi, au moins, comment ils s’en sortent ?
_ Très mal ! ‘Savent pas naviguer dans le gros temps, ces prétentieux de Français ! Regarde-moi ce travail ! Un petit crachin de rien du tout, et ils finissent tous au fond ! Ça leur apprendra à s’approcher si près de nos côtes.
»

Wilfrid Lupano n’est pas inconnu sur Bedea Jacta Est, nous l’avions déjà croisé çà et là et une chose est sûre : il sait raconter des histoires !
Pour celle ci, il n’a pas eu besoin de se creuser les méninges à inventer une fiction : l’Histoire, la vraie (avec un grand « H »), est suffisamment foisonnante pour qui sait en faire ressortir les moments les plus pathétiques… et malheureusement originaux.
Avec un titre pareil, vous vous doutez bien que le héros (mais avec un petit « h » cette fois) est un singe. Un chimpanzé pour être tout à fait exact. Pourtant, quand ces cul-terreux de villageois (je n’emploierai pas le qualificatif d’anglais, la bêtise étant une notion universelle… bien que je doive admettre qu’il ont fait fort) retrouvent ce petit être sur la plage, a priori seul rescapé du naufrage, ils sont intimement persuadés qu’il s’agit d’un Français !

« Sommes-nous certains qu’il s’agit d’un français ?
_ Vous voulez rire ?! Qui accepterait de porter un uniforme français à part un Français ?!
»

Le récit dans sa quasi-intégralité tourne autour de ce singe qu’on croit être un Français. À vrai dire, il n’est pas vraiment le seul rescapé. Il y a aussi ce petit garçon dont la nourrice était Anglaise… mais lui, bien que réellement « l’intrus du village », personne ne le voit comme tel. Bien entendu, il fait profil bas. Un p’tit gamin rendu aussi sympathique que futé. Faut dire qu’à côté de lui c’est pas des lumières…

« On a pensé que ce serait tout de même plus convenable s’il se présentait rasé à son procès, Monsieur le Maire. »

Les habitants d’Hartlepool tels qu’ils sont dépeints sont idiots, ne voyant pas plus loin que le bout de leur troquet. Wilfrid Lupano n’y va pas de main morte et le leur rend bien. Mais il fait de même avec les Français sur le navire au début de l’album par mesure d’équité.

« C’est pour ça que je suis devenu militaire. Dans l’armée, au moins, les choses restent simples. D’un côté il y a nous, LA FRANCE, et de l’autre, il y a l’ennemi. J’aime cette vision franche des choses. »

Le capitaine Louis-Armand Narraud est un ancien négrier, rescapé de Trafalgar s’il vous plaît, qui ne jure (ou presque) que par son singe. Il a dû arrêter la traite des esclaves qui ne rapportait plus assez… à temps si je puis dire, puisqu’elle est condamnée la même année par le congrès de Vienne.
Une xénophobie prédominante qui nous accueille donc à chaque page…
Heureusement quelques protagonistes viennent sauver notre lecture de paroles tellement justes qu’elle n’auraient pas eu d’impact dans une conversation entre gens civilisés. Il fallait bien les placer face à la bêtise humaine (que Mo’ qualifie d’« édifiante ») pour que ce genre de phrases prenne tout son sens :
« Et si on vous mettait l’uniforme chinois, monsieur, cela ferait-il de vous un âne chinois ? »

Je crois qu’avec ça, on résume bien l’idée de cet album…
Gageons que les mœurs ont bien changé deux siècles plus tard ?
En lisant la postface, on se rend compte que le monde dans lequel on vit cultive encore la médiocrité, avec ce club de supporters de foot local qui se fait appeler les monkey hangers (pendeurs de singe) en mémoire à cette sombre histoire. Ou encore ce maire, réélu trois fois depuis, qui se déguise en singe pour les élections, avec comme slogan « des bananes gratuites pour tous les écoliers ». Heureusement que le ridicule ne tue pas !

Pour illustrer cette « farce », un jeune dessinateur, Jérémie Moreau, fait ses premiers pas dans le 9ème Art. Ce qui au passage lui a valu un BDGest’Art du Meilleur premier album (sic, j’aurais plutôt vu Herakles, dont l’auteur était à la fois scénariste et dessinateur). Avant ça il avait tout de même remportés le Prix de la BD scolaire 2005 et le Concours Jeunes Talents 2012 à Angoulême. Et on sait bien que ces prix-là sont un formidable tremplin pour les auteurs*.
Et pour une première je trouve qu’il a su insuffler du dynamisme à son trait, ce que certains auteurs plus connus ont toujours du mal à faire. Un dessin accompagné d’une couleur un peu fade mais qui colle bien au fog et au crachin anglais.
Ajoutons à cela une couverture que je trouve plutôt réussie et qui nous conforte dans l’idée que ce pauvre Nelson dégage bien plus d’humanité que la majorité des protagonistes (d’ailleurs, le maire dans l’histoire a vraiment une tête de singe, il l’aura pas volée).

Un bon début donc !

* Vincent Perriot a gagné le Concours Jeunes Talents en 2005, Anne Montel a fini 2ème lauréate en 2009.
Vincent Caut meilleur scénario Prix de la BD Scolaire 2008.

 

Badelel

Badelel

Comment pointer du doigt la bêtise humaine en BD ? En parlant d’un singe ? En effet, ça fonctionne pas mal du tout.
A la lecture de cette BD, j’ignorais deux choses : qu’il s’agissait d’une légende britannique, et la façon dont se terminait ladite légende.
Le premier point a eu un effet négatif sur ma lecture puisque j’ai trouvé l’idée de base complètement absurde. Le second point a eu un effet bénéfique comme ça peut l’être pour toute lecture (ou film d’ailleurs aussi). Du coup, je vous invite à ne pas vous renseigner sur ladite légende avant la lecture, elle ne pourra qu’y gagner en saveur. En revanche, j’ai trouvé le final fort bien amené avec une véritable tension narrative.
Le récit associe ainsi cynisme et émotion. Alors qu’on s’immisce dans les pensées nostalgiques de ce pauvre singe qui n’a rien demandé à personne, on se retrouve face à un village entier pétri de bêtise, symbole d’une ignorance universelle où chacun croit savoir. La figure simiesque du maire porte toutefois à confusion, il est vrai, et doit sans doute expliquer l’origine du quiproquo 😀

On suit en même temps quatre personnages qui apporteront un clin d’œil fort plaisant à la conclusion.
Drôle et piquant du début à la fin, et pourtant parsemé de moments de grandes émotions, impitoyable et absurde jusqu’au bout, Le singe de Hartlepool s’accompagne d’une découverte visuelle bien agréable, de traits abrupts à la plume, de couleurs à l’aquarelle, de visages bien expressifs et de mouvements pleins de dynamisme.

Toutefois, après une telle éloge je me permets de modérer l’enthousiasme qui entoure cette BD. Est-ce précisément parce qu’ignorant l’origine de l’histoire, je n’ai pu me détacher du grotesque de cette situation ? Est-ce parce que cette situation est si aberrante qu’elle semble avoir été bricolée uniquement pour montrer du doigt les travers humains ? Le singe de Hartlepool est une lecture agréable pour un moment de détente sympa pas prise de tête, mais ses qualités sont entachées d’une vilaine ombre qui fait qu’elle bloque au seuil de la BD formidable. Elle est juste très chouette.

roaarrr

– Prix des libraires 2013

Pour approfondir, d’autres avis encore : Mo’, Jérôme, NicoYvan
Le singe de Hartlepool (one shot)
Scénario : Wilfrid Lupano
Dessin : Jérémie Moreau
Édition : Delcourt 2012
La présentation de l’album sur le site de l’éditeur.
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Une réflexion sur “Le singe de Hartlepool

  1. Lunch dit :

    Par Mo’ le 18/01/2013 :

    Je rejoins assez Badelel sur certains points (même si j’ai l’impression d’avoir eu plus de plaisir qu’elle à lire l’album). Je la rejoins sur le côté engouement à l’égard de l’album. J’avais lu jusque-là plusieurs avis totalement enjoués et je crois avoir été déçue de ne pas avoir eu de réel coup de coeur pour cet album. Il est bon, il me marquera… mais voilà. Qu’il soit dans la sélection 2013 d’Angouleme alors que Un printemps à Tchernobyl n’y est pas… ça… je ne comprends pas !!

    Par Lunch le 18/01/2013 :

    On en discutait entre nous et oui, on pense ça tous les deux. C’est une lecture plaisante mais elle ne nous a pas extasiés. Je n’ai rien contre le fait qu’elle soit dans la sélection angoumoisine personnellement (elle n’est pas dans notre sélection k.bd par contre), par contre qu’Un printemps à Tchernobyl n’y soit pas… c’est une énigme.

    Par Mo’ le 18/01/2013 :

    Je n’ai rien non plus contre le fait que cet album soit dans la sélection. Il est original, il se tient, fait réfléchir. Mais voilà… d’un autre côté, tant mieux pour ces auteurs et surtout pour Jérémie Moreau. Une très belle opportunité pour lui de se faire connaître du grand public 😉

    Par jerome le 18/01/2013 :

    Je crois que l’on se rejoint sur ce point : pas un coup de coeur mais une lecture assurément marquante.
    Il y a clairement un message mais il est diffusé avec une finesse appréciable, ça évite le côté lourdaud que l’on peut trouver ailleurs certaines fois (par exemple dans le futur album de Tamara scénarisé par Zidrou et prépublié en ce moment dans Spirou que je trouve imbuvable tant il enfonce des portes ouvertes).
    Bref, pour faire court, un album bien construit dont j’ai apprécié partager la lecture avec trois. C’est déjà pas mal !

    Par Lunch le 18/01/2013 :

    Ah et pour un premier album, Jérémie Moreau démarre bien ! Tu le soulignes très bien dans ta chronique Mo’ d’ailleurs.
    Il faut bien que le Prix Révélation serve à quelque chose à Angoulême 🙂

    (Même si là encore, Herakles n’est pas dans la sélection officielle)

    Par Eric the Tiger le 19/01/2013 :

    La lecture de cet album ne laisse pas indifférent…

    Par Lunch le 19/01/2013 :

    Tu l’as lu aussi Eric ?

    J'aime

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