Un léger bruit dans le moteur

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11 janvier 2013 par Lunch

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Lunch

Lunch

J’évoquais il y a quelques temps l’audace des jeunes éditeurs. 2024 nous a ainsi gratifié de la sortie de Jim Curious… et c’est ici Physalis qui s’y colle. Aucun lien avec l’innovation et la lecture en 3 dimensions cette fois : Un léger bruit dans le moteur est tout simplement une histoire à part… et je pense qu’il fallait un certain cran pour la publier. Jean-Luc Luciani, le père du roman (puisque cet album dessiné est une adaptation), l’explique par ailleurs :
« Un léger bruit dans le moteur a été écrit en 1999 (et publié en septembre 2004 seulement). La base du travail était la suivante : écrire une histoire totalement hors normes, à la limite du publiable. Qui ne reposerait que sur le style de l’écriture. Effectivement une fois le manuscrit terminé, beaucoup de gens l’ont lu, aimé, mais m’ont dit qu’il était impubliable. »

« Elle c’est Laurie Gandriale. C’est une jolie fille ! Mais c’est une fille.
Voilà sa mère. La mère Gandriale. Depuis qu’elle a vu Laurie sortir de ses jambes ensanglantées. Elle a perdu la boule.
Du coup le père Gandriale fait tout à la maison. Il s’occupe du ménage, des courses… du repas… ainsi que de Laurie.
Laurie a toujours les yeux dans le lointain car tout est sale autour d’elle. Elle préfère regarder ailleurs.
Je l’aime bien Laurie. Je la tuerai après tous les autres. »

Un léger bruit dans le moteur, c’est l’histoire d’un enfant d’une dizaine d’année dans un petit village. Un enfant pas comme les autres dans un village pas comme les autres…
Le village en question, c’est ce genre de lieu un peu à l’écart de la ville, un peu à l’écart du monde. Finalement, à part le facteur qui vient de temps en temps délivrer le courrier et surtout les pensions permettant à la petite population de vivre dans leur « confortable » misère, il ne s’y passe rien… Enfin, rien d’avouable… parce que du côté de l’inavouable en revanche il y aurait beaucoup à dire : une institutrice décrépie pour une pseudo-école précaire, des familles décomposées-recomposées habituées aux engueulades quotidiennes, des mères folles et des pères incestueux, des noirs méprisés pour leur couleur de peau, une catin et des femmes jalouses des excursions nocturnes de leur mari, un vieux curé qui n’a même plus la force de parler, une épicière-voleuse et son chat balafré, une communauté qui préfère taire ses morts pour préserver leur pension…

« Tu comptes faire quoi maintenant ? Hein, dis-moi ?
_ Je vais te tuer. »

Quant au gamin : une sorte de Dexter précoce et haineux qui consigne ses pulsions meurtrières sur un cahier avant le passage à l’acte. Méthodique, froid, implacable, il ne laisse de chance à personne. Pour lui ce village n’est qu’un ramassis d’incapables et il ne peut compter que sur lui pour se débarrasser de toute crasse nauséabonde.
Impubliable ?

Gaet’s (créateur de la collection bio rock en BD) et Jonathan Munoz (dont c’est il me semble le premier album) livrent ici une adaptation coup de poing, percutante et qui plus est… magnifique !
Le dessin de Munoz est réellement fantastique, surligné par tous ces tons ocres, ce crachin, ces visages aux yeux horrifiés et cernés, ces jeux d’obscurité, tout autant de choses qui traduisent à merveille ce petit côté malsain (que j’aime beaucoup d’ailleurs).
Un album que les auteurs ont pourtant eu beaucoup de mal à publier. Oh bien sûr il y a ce côté impubliable mais ce n’est pas le seul obstacle dont ils ont dû s’affranchir. Car au départ l’album aurait dû faire les meilleurs jours de manolosanctis avant que ce concept de publication (souvent décrié mais quelquefois glorifié) ne finisse par payer ses errements. Après la fermeture de leur potentiel « éditeur » c’est sur Facebook que la publicité se fait pour l’album, jusqu’à cette lettre au père noël… et l’arrivée d’un éditeur providentiel : Physalis. Une belle histoire !

Mais je me dois de tempérer mon enthousiasme…
La comparaison avec Je ne mourrai pas gibier, là encore adaptation d’un roman éponyme, est pour moi obligatoire (je ne prétend pas comparer les romans originels, je ne les ai pas lus).
Dans l’un comme dans l’autre le schéma narratif est le même : on sait d’emblée ce qui va arriver et on remonte petit à petit le fil de l’histoire.
Pourtant, quand je trouve l’un impérial dans son développement, j’éprouve beaucoup plus de difficultés avec le second…

Un léger bruit dans le moteur ne m’a pas foncièrement déçu : c’est un album bien fait et graphiquement très beau.
Pourtant j’ai trouvé que l’album manquait de morale. Ah oui, j’en viens à cette fichue morale ! Pourquoi diable un récit devrait-il donc toujours avoir une morale ? Effectivement ma vision pourrait paraître un peu étriquée… Dans Je ne mourrai pas gibier, où est la morale ? Le gars il tue bien plein de gens et on l’excuserait presque à la fin, pire… on le comprend un peu !
Là où je suis perplexe c’est dans la construction même du récit. On a besoin de souffler mais les auteurs ne laissent aucune place à la respiration. Tout s’enchaîne très vite, trop vite. Dans Je ne mourrai pas gibier la tension va crescendo alors qu’ici tout ronronne sur le même tempo : on ne comprend pas le dessein de ce gamin psychopathe… le ton se veut « provoque » mais il souffre d’un manque de pauses criant… Même si le village est pourri jusqu’à la moelle, les actes manquent pour moi de justification.

Une bande dessinée belle (graphiquement) et poignante (au sens large) à ranger loin de la portée des plus jeunes. Un contenu choquant qui ne laissera personne indifférent.

Badelel

Badelel

Voilà un livre que j’ai lu avec un sentiment de gêne omniprésent. Dès les premières pages, on va droit au but, et c’est déjà le premier choc. Le gamin est complètement traumatisé par le décès en couches de sa mère, certes. Du coup il tourne psychopathe, certes. Les adultes qui peuplent son village sont immondes, certes. Mais du début à la fin, les actes de cet enfant sont gratuits. Pourquoi s’attaquer à celui-ci, ou à celui-là ? De surcroît les méthodes sont atroces, et le vocabulaire passablement enfantin accentue le décalage entre l’âge de l’enfant et ses actions.
J’ai pourtant continué la lecture, convaincue que les auteurs nous menaient quelque part, que le but de cet BD n’était pas uniquement de bousculer le lecteur sans raison, mais la fin ne m’a pas rassasiée.

Bon, avec une telle mise en bouche, on pourrait croire que j’ai détesté, mais ce n’est pas le cas. Un léger bruit dans le moteur est ambigüe, car c’est malgré ça une bonne BD. Le rythme est efficace, les personnages sont succulents et gratinés. Quant au dessin… Miam le dessin ! Il est tout simplement sublime, tout en rondeur et innocent et en même temps très expressif et angoissant. Les couleurs mettent une ambiance du tonnerre. Voilà, on est dans le monde sans pitié de ce mioche terrible.

Quelque part, j’aurais même tendance à féliciter l’éditeur d’avoir osé ça. J’ai découvert après coup qu’il s’agissait d’une adaptation de roman. D’un roman noir… Comme c’est curieux… Précisément LE genre qui me rebute ! Pourtant l’ambiance marche vraiment bien, ce n’est pas ce qui me rebute, mais vraiment les actions et le mode de pensée de ce personnage qui ne devrait même pas être assez vieux pour distinguer correctement le bien du mal…

D’autres avis : Choco, Yvan, OliV’
Un léger bruit dans le moteur (One shot)
Œuvre originale (Roman) : Jean-Luc Luciani
Scénario : Gaet’s
Dessin : Jonathan Munoz
Édition : Physalis 2012
La présentation de l’album sur le site de l’éditeur.
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2 réflexions sur “Un léger bruit dans le moteur

  1. […] en puissance qui ne manquera pas de nous saisir par son effroyable final. À l’image d’Un léger bruit dans le moteur, les villageois ont des tares qui ne donnent pas envie qu’on les […]

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  2. […] éditions Physalis (déjà remarquées pour l’adaptation en bande dessinée du dérangeant Un léger bruit dans le moteur) n’ont pas raté leur maquette, loin s’en faut. Une composition réussie qui parvient […]

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