Le grand pouvoir du Chninkel

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30 septembre 2012 par Lunch

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Lunch

Daar.
Un monde en guerre. De ces guerres dont on ne sort jamais. Une guerre perpétuelle, qui sévit de toute sa violence à chaque fois que les soleils se croisent dans le ciel. Une guerre qui ne laisse derrière elle que chaos… terres ravagées, immondices de cadavres, victimes d’une barbarie sans nom.

D’aussi loin que remonte la pensée humaine, nul ne connaît l’origine de ce massacre. La même scène se répète pourtant inlassablement :
« Du Sep venait Barr-Find Main Noire et la masse écrasante de ses légions d’airain. Brutes sans visage, bardées de fer, juchées sur leurs pesants Womochs cracheurs de feu…
De L’Hor fondait Jargoth le Parfumé et l’escadre mortelle de ses archers volants. Cruels androgynes aux traits empoisonnés, fendant les airs sur les voiles végétales des Orphyx carnivores…
Du Far se ruait Zembria la Cyclope et la horde déchaînée de ses guerrières borgnes. Féroces amazones à la paupière cousue, emportées au massacre par le galop d’acier de leurs Traganes sauvages… »

Trois peuples menés au combat par trois Immortels. Trois peuples fidèles et convaincus… mais pas asservis ! Non, la piétaille, celle qui est en première ligne de ces boucheries organisées, elle est composée de deux races vouées à l’esclavage : les Tawals velus, imposantes créatures simiesques sans grande intelligence et dressées pour tuer ; et les Chninkels, peuple asservi depuis tellement longtemps qu’ils sont persuadés de leur rôle.

Mais un événement est sur le point de tout chambouler. Ce genre de petit grain de sable capable de gripper tout un mécanisme.
Car à l’issue d’une terrible bataille, l’un de ses êtres les plus insignifiants qui soient, un Chninkel nommé J’on, va réussi à s’extirper des monceaux de chair en putréfaction et à échapper aux redoutables Sheershecs bicéphales (une espèce de corbeau dans notre bestiaire moderne). C’est le miracle de la vie !
Et comme un miracle n’arrive jamais seul, dans un moment de profonde tristesse, J’on va voir apparaître devant lui le maître créateur des mondes, sous la forme d’un gigantesque monolithe noir.
Il le somme alors de rétablir la paix sur Daar sous cinq croisées de soleils, sans quoi il exterminera tout de sa colère divine. Lui, le minuscule Chninkel, allait devoir porter le message du dieu suprême aux Immortels. Et pour cela, U’N, dans sa grande mansuétude, lui confère Le Grand Pouvoir !

Le Grand Pouvoir, qu’est-ce donc ?
Lorsque J’on l’utilise, il se passe toujours quelque chose. Dans la plupart des cas, il prie le Grand Pouvoir de lui porter secours. Lorsque cela s’avère nécessaire, il survient réellement un miracle.
Cependant je ne le vois pas comme un pouvoir suprême et divin capable de terrasser le plus terrible des ennemis. Le Grand Pouvoir est plus pour moi un symbole de liberté et un pouvoir de croire.
J’on n’a pas seulement subi l’apparition divine, il a gagné la foi. Une conviction qui va le rendre plus fort et le faire avancer, qui va le faire agir comme il ne l’avait jamais fait, qui va lui faire dire des choses qu’il ne se pensait pas capable de formuler.

Le parallèle avec les hommes.
Tout d’abord, il faut savoir que les Chninkel ont l’apparente d’un gnome (en somme : un petit homme). Une taille qui renforce leur caractère insignifiant et l’ardeur de la tâche que J’on doit accomplir.
J’on n’est qu’un petit Chninkel. Maintenant qu’il a goûté à la liberté, il ne comprend pas toujours les desseins qu’on lui prête. Il aimerait parfois tout plaquer et devenir un simple Chninkel libre, sans avoir a supporter le lourd fardeau qu’on lui veut lui attribuer. Mais il a fait des émules partout où il passe et devient le symbole de tout un peuple en même temps que le messie de la prophétie qui unira le monde.
Heureusement, dans les moments de doutes, il aura toujours G’wel a ses côtés !
G’wel, la belle G’wel est sa muse, celle qui le fait aller de l’avant et qui est toujours là pour le soutenir dans les moments difficiles. Mais elle ne veut pas s’offrir au messie pour le rôle qu’il doit accomplir, elle n’en serait pas digne !
Cruel, cruel ! Car J’on est fou amoureux d’elle et la désire de tout son être.

L’esclavage et le sexe sont deux thématiques très présentes dans Le Grand Pouvoir du Chninkel.
Ce qui est intéressant dans le personnage de J’on, c’est le rapprochement que l’on peut faire avec les hommes d’aujourd’hui, avec ses forces et ses travers.

Des inspirations fortes.
La série est initialement parue dans la revue À suivre en 1986. Elle a ensuite été éditée en version intégrale noir et blanc dès 1988, puis en version couleur en 2001 et 2002.

1986… 1968…
C’est l’inspiration prédominante dans l’album et il est impensable de parler du Grand Pouvoir du Chninkel sans faire le rapprochement avec 2001 l’odyssée de l’espace.
U’N, le maître créateur des mondes, se présente à J’on sous la forme d’une colossal monolithe noir et lisse. Évidemment, ce n’est pas là la seule référence au film culte de Stanley Kubrick, mais je vous laisse découvrir de quoi il en retourne sans spoiler plus.

Les auteurs mènent avec cet album une réflexion sur l’évolution terrestre en dépeignant un monde au contraire très proche de l’univers de J.R.R.* Tolkien. On retrouve ici nombre des codes empruntés à la fantasy. Point d’elfes et d’orcs certes, mais des nains (Kolds) et des gnomes (Chninkels) tout de même, complété d’un bestiaire fantastique et original.

Enfin, et ce n’est pas un mince thème, la religion !
Le Grand Pouvoir du Chninkel, de part l’apparition du dieu unique et de part la quête que va mener J’on est une profonde réflexion sur le christianisme. J’on EST le messie de Van Hamme et Rosinski. Deux passages en particulier sont très évocateurs de cette allusion biblique : la « cène » du repas d’un côté, qui nous paraît sortir tout droit d’un tableau des peintres de la Renaissance italienne. Et de l’autre… arg… j’ai pas le droit de parler de ça. Bref, le dénouement !

Graphiquement.
Je ne suis pas un fervent supporter du noir et blanc. Généralement, j’éprouve bien des difficultés à entrer dans les récits de ce type. Pourtant, je reconnais qu’une fois les albums refermés j’apprécie ma lecture à chaque fois. Le noir et blanc permet de faire ressortir le moindre trait sans l’altérer d’une couleur, sans le dénaturer ou le saturer. C’est le dessin dans toute sa brutalité et sa noblesse qui s’exprime.

Pour être franc, j’ai pas mal hésité avec la version intégrale en couleur… mais ma libraire m’aurait maudit sur 8 générations pour ce sacrilège (quoi que… elle n’aurait pas osé, n’est-ce pas ?).
Pour avoir tenu les deux objets dans les mains au moment de mon choix, je trouve que la couleur telle qu’elle a été faite (par Graza : aussi coloriste de Thorgal et de la Complainte des Landes perdues) respecte l’excellent travail de Rosinski tout en restant aussi sombre et proche du noir et blanc.
Il faut dire que Van Hamme a supervisé le projet de près et a eu son mot à dire sur le travail de Graza. Et pour cause : la force du noir et blanc est tout un symbole dans l’histoire !

Pour conclure.
Le Grand Pouvoir du Chninkel fait partie de ces livres qui passent le temps sans prendre une ride. On pourrait penser au départ que le mode de narration paraît vieillot mais le sujet abordé est tellement universel et pose tellement de questions existentielles que l’album reste d’actualité aujourd’hui.
C’est une œuvre incontestablement majeure dans le monde de la bande dessinée. Qu’attendez-vous pour la lire ?

* J.R.R., pour les néophytes, c’est John Ronald Reuel. Oui je sais je me la pète un peu. Mais en même temps j’ai lu une dizaine de livres de Tolkien 😛

Badelel

Édité pour la première fois à partir de 1986 en périodique, Le Grand Pouvoir du Chninkel ne s’est pas démodé d’un pouce. Je dis ça, moi qui ai généralement du mal avec les vieilles BD des années 1980, que je trouve souvent désuètes.

Le héros, si tant est qu’on puisse nommer ainsi le personnage principal, est d’une banalité ! Il manque de confiance en lui, il est lâche, il fuit ses responsabilités, puis prend la grosse tête dès qu’il pense pouvoir se sentir supérieur, et il ne pense qu’à une chose : se taper la jolie G’Wel (dont il est, à sa décharge, effectivement amoureux). On pourrait croire à un récit initiatique, et pourtant, le personnage n’évolue pas (ou peu) et le final ne correspond pas du tout à ce type de construction. D’une part, les auteurs assument les défauts de leur héros, et d’autre part, la fin de l’histoire est toute à fait surprenante, deux très bons points pour cette BD.

Quant au dessin, un noir et blanc soigné, des cases fouillées et détaillées. Rien à redire, un plaisir pour les yeux !

Pour les références, nul besoin d’aller plus loin que la couverture pour découvrir le clin d’œil à 2001 Odyssée de l’Espace, mais pour la forte inspiration de la religion chrétienne, vous serez obligés d’en lire le contenu. Car derrière les apparences, Le Grand Pouvoir du Chninkel parle de religion, et pas vraiment avec tendresse. « Le Maître Créateur des Mondes », « U’n », « Dieu », quel que soit le nom que vous lui donnerez, c’est une divinité impitoyable, avide de suprématie, trompeuse et malveillante.

roaarrr

– Prix du public Angoulême 1989

D’autres avis : Paul, Mo’, Yvan, iddBD, Champi, Nico, Mitchul
Le grand pouvoir du Chninkel (One shot)
Scénario : Jean Van Hamme
Dessin : Grzegorz Rosinski
Édition : Casterman 1988
La présentation de l’album sur le site de l’éditeur.
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Une réflexion sur “Le grand pouvoir du Chninkel

  1. Lunch dit :

    Par Mo le 03/10/2012 :

    Un grand classique que je relis de temps en temps (pas trop souvent non plus, la dernière fois, c’était en 2009 ^^). J’aime toujours autant et le sens que je donne au message de l’album s’affine à chaque relecture

    Par Lunch le 03/10/2012 :

    Pour ma part c’était une première et ça faisait bien longtemps que je me disait que le moment était venu de le faire. Voilà, c’est fait, et je suis pas mécontent du tout du voyage 🙂

    Par Badelel le 06/10/2012 :

    Pour ma part, je suis généralement rebutée par les BD des années 80, principalement à cause de la couleur d’ailleurs. Du coup j’apprécie d’autant plus ce noir et blanc, que je trouve la version couleur fade (pour l’avoir croisée), et je sors enchantée de cette lecture qui met un coup derrière la tête !

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