Daytripper – Au jour le jour

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19 août 2012 par Lunch

daytripper

Lunch

Lunch

Brás de Oliva Domingos est un petit miracle. Né dans les ténèbres d’une panne d’électricité générale de la ville, sa maman, prise de désespoir de ne pas entendre son enfant pleurer, s’est mise à chantonner. Le gamin, que personne ne voyait ni n’entendait, lui a alors répondu. Le courant est alors revenu.
Enfant, cette histoire lui donnait l’étoffe d’un super-héros. Adulte, le petit miracle avait besoin d’autre chose, cherchant au fond de lui à se frayer son chemin dans la vie, à trouver son identité… la sienne, pas celle du fils de son père, écrivain brésilien connu et reconnu.

Daytripper nous fait voyager au gré des époques et nous fait partager le quotidien de Brás, journaliste pour le compte des rubriques nécrologiques.
Un métier qu’il n’aime pas et qui pèse lourd sur sa conscience, torturée par le fait qu’il prendra le même chemin un jour ou l’autre.

« Je voulais écrire sur la vie, Jorge, et regarde-moi…
… tout ce que j’écris, c’est la mort. »

Comme dans le film Un jour sans fin, l’histoire est un éternel recommencement. Sauf qu’il ne s’agit pas de recommencer la même journée jusqu’à en trouver la clef, mais de mourir à chaque période clef de sa vie, peut-être pour mieux la comprendre… ou au contraire nous faire prendre conscience que nous ne sommes rien face à la fatalité, et que c’est l’ami Jorge qui détient la voix de la raison :
« La vie est belle, mon pote. »

L’album se présente sous la forme de dix chapitres illustrant à chaque fois une période charnière de la vie de Brás, dans un ordre anarchiquement logique. La syntaxe peut surprendre, mais c’est tout à fait ça : il n’y a pas de chronologie, on peut suivre Brás lorsqu’il a 32 ans et l’instant d’après le retrouver à 21 ans, pour ensuite revenir sur ses 28 ans. Un joyeux mélange qui n’altère jamais la compréhension et qui, malgré les fins toutes plus tragiques les unes que les autres, nous laisse à espérer que la vie continue !
Une vie faite de multiples autres vies, des vies où il aurait pu mourir autrement et à tout instant.
Si la fin du premier chapitre nous souffle complètement, on repars aussitôt avec une nouvelle vie, une nouvelle mort. Au fur et à mesure que le récit avance, on sent que la fin est un peu présente partout, mais on ressent aussi un certain optimisme au-delà du voile de la tristesse.

Des chroniques nécrologiques concluent chaque fin de chapitre, mettant en abîme la mort qu’aurait pu vivre Brás. Des écrits souvent touchants, comme une ode à la mort et une façon pour les proches de pouvoir franchir le cap douloureux de la perte d’un être cher. Je ne me souviens pas avoir lu un jour des avis de décès aussi bien écrits, voire même écrits tout court. Une attention qui rend d’autant plus humain le personnage de Brás au travers de la délicate tâche qu’il accompli dans son journal et qui le fait se questionner quotidiennement.

Ce succulent roman graphique, nous le devons à deux jumeaux : Fábio Moon et Gabriel Bá.
L’album est épais, copieux, donne envie de l’ouvrir et de le découvrir.
Il faut dire aussi que sa réussite n’est pas seulement narrative. Car graphiquement, c’est une merveille !
Les illustrations de chapitres, signées de Gabriel Bá, sont un véritable régal d’ingéniosité. Les plans se superposent, présentant l’histoire à venir avec foultitude de détails et de minutie. Les ombres parlent autant que les dessins…
Les planches de l’album ne sont pas en reste. Je me suis plu dans ce Daytripper là ! Tous ces personnages qui se croisent et se recroisent, à divers moments de la vie, à divers moments de la mort. Ils vieillissent, évoluent. La roue du temps avance et eux aussi. C’est fidèlement retranscrit sur le papier, avec une émotion qui passe au-delà des cases et qui nous envahit. Le tout accompagné d’une couleur imprégnée de justesse de Dave Stewart. Elle nous laisse un peu rêveur, elle est pleine de lueurs, de jeux d’ombres et oserais-je dire : d’optimisme.

« Tu ne crois pas qu’il serait temps d’arrêter de fumer ?
_ Non. Ça fait partie de ce que je suis. Tout comme l’écriture. Marrant. Deux addictions… deux passions que j’ai toujours partagées avec ton grand-père. Avant, j’y voyais une malédiction. Maintenant, plutôt un héritage. »

Amour, amitié, famille, transmission, peur et acceptation de la mort, peur et acceptation de la vie ?
La sagesse vient, dit-on, avec l’âge…
Dans notre société, urbanisée à outrance, la mort fait peur et revêt souvent un caractère de tristesse. Dans certains pays, on la célèbre aussi comme une fête. Un sujet qui me dépasse et me fascine à la fois.
Nous avons tous un Brás qui sommeille en nous…

Je me dois de remercier mes amis de k.bd de m’avoir ouvert les yeux sur ce petit chef d’œuvre.

 

Badelel

Badelel

Daytripper a une démarche très particulière. Le concept en lui-même est assez étrange puisque le personnage meurt à la fin de chaque chapitre, et qu’il ne suit aucune chronologie raisonnée a priori. Et puis c’est la première fois que j’ouvre une BD brésilienne.

Mais c’est une BD qui a de la profondeur, qui a des choses à dire, et qui bouleverse les codes pour servir son propos. Elle parle de la vie, de ses évolutions, de ses accidents. Elle parle de la famille, de l’amour, de l’amitié, de tout ce qui nous préoccupe au quotidien.

Ces morts sont (presque) toutes psychologiques, elles reflètent chacune une évolution dans la vie de Brás de Oliva Domingos. A chacune de ces étapes de la vie, Brás perd un morceau de lui-même. Le plus curieux étant que l’ordre chronologique n’étant pas respecté, on se demande toujours si celle-là c’est la bonne ou pas… Je ne vais pas spoiler, je vous laisse le plaisir de le découvrir.

Brás rédige la rubrique nécrologique dans un journal. Son boulot consiste à parler de la mort des autres, mais chacune de ses morts est ponctuée par une rubrique nécrologique, montrant à quel point on ne peut réduire la vie des gens à quelques lignes au risque de perdre tout le fond de ce qu’ils étaient.

Ce héros du quotidien ne peut laisser indifférent. C’est un homme normal, qui vit une vie des plus normale, il appartient à notre monde. Mais il questionne sur la vie, sur ce qu’on est, sur ce qu’on veut, sur ceux qu’on aime. Toutefois, je me rend compte qu’elle a vraiment bouleversée certaines personnes, là où elle m’a seulement touchée.

roaarrr

– Will Eisner Award de la Meilleure série limitée 2011
– Prix k.bd 2013

D’autres avis : Jérôme, Yvan, David Fournol, DavidOliV’, Mo’, Nico
Daytripper – Au jour le jour (One shot)
Scénario : Fábio Moon & Gabriel Bá
Dessin : Fábio Moon & Gabriel Bá
Couleurs : Dave Stewart
Édition : Urban comics 2012
La présentation de l’album sur le site de l’éditeur.
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3 réflexions sur “Daytripper – Au jour le jour

  1. Lunch dit :

    Par jerome le 19/08/2012 :

    Ma plus belle lecture BD de l’année avec le Portugal de Pedrosa. Un album somptueux.

    Par Mo le 19/08/2012 :

    Superbe ouvrage, je ne regrette pas de vous avoir rejoint sur cette lecture 😉

    Par Lunch le 19/08/2012 :

    @Jérôme : Très belle lecture pour moi aussi. Badelel a aimé mais ce n’a pas été un coup de cœur pour autant pour elle, contrairement à moi.

    @Mo’ : On a suivi le même chemin. On a rejoint tardivement le wagon… et on regrette pas nous non plus !

    Par Yaneck le 20/08/2012 :

    C’est un album… vraiment particulier. Un petit bijou, qu’il faut prendre le temps de savourer, de méditer. Ça touche profondément, et il faut savoir se laisser entraîner. J’en suis très fan moi aussi.

    Par Lunch le 20/08/2012 :

    Je n’en pense pas moins. Il m’a pas mal touché moi aussi. J’ai hâte de te lire sur le sujet.

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  2. […] barré. Peut-être trop… Et même la colorisation de Dave Stewart, moins douce que sur Daytripper, m’a paru un ton en dessous de sa précédente […]

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  3. […] de que le fils de son père. Cette thématique, qu’on peut retrouver dans un album comme Daytripper dont le rapport filial est très proche, est omniprésente en toile de fond. J’ai beaucoup […]

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