Atar Gull ou le destin d’un esclave modèle

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22 novembre 2011 par Lunch

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Lunch

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Le Capitaine Benoît sillonne l’Atlantique comme bon nombre de négriers, se fournissant dans le vivier africain avant de repartir pour Port Royal, capitale de la Jamaïque, véritable plaque tournante esclavagiste.
Le gentilhomme connaît un véritable cauchemar sur son dernier trajet, victime d’une grosse tempête qui laisse son navire démâté et diminué de quelques vaillants marins. Il profite de sa halte sur les côtes pour faire réparer son vaisseau et pour marchander un nouvel arrivage de Petits Namaquas.
Depuis la nuit des temps, les Grands et les Petits Namaquas se font la guerre. Avec l’esclavage grandissant, ils voient en cette pratique une opportunité de se débarrasser de leurs prisonniers en échange de fusils, de poudre et de bijoux.

« 32 nègres, race de Petits Namaquas, sains, vigoureux et bien constitués, de l’âge de 20 à 30 ans. 19 négresses à peu près du même âge, dont deux pleines et une ayant un petit de quelques mois, que le vendeur offre noblement par-dessus le marché. 11 négrillons et négrillonnes de 9 à 12 ans. »

Alors qu’il vérifié sa « cargaison », le sieur Benoît est attiré par ce grand éphèbe musclé – Atar Gull – qui ne fait pas partie du lot. Il finit par se laisser tenter, malgré son prix exorbitant de 100 guinées supplémentaires. Il faut dire que l’argument pèse son pesant d’or : au vu de sa taille et de ses muscles, celui-ci pourra bien être vendu comme « Mandingo » en Jamaïque.
Fier de sa transaction, qui comprend donc près de 66 (ne faisons pas la fine bouche sur les embryons) nègres, le Capitaine repart en mer poursuivre son périple. Mais il se fait bientôt rattraper par un vaisseau pirate : celui du redoutable Brulart !

« Ton navire est à moi, désormais, ainsi que ta vie.
_ Mais… je ne vous ai rien fait !
_ Non, rien. Je préfère ça. C’est plus cruel, plus injuste. Si tu m’avais porté grief, ce ne serait qu’un vengeance…
_ Je… Je suis marié, et…
_ Marié ? Tant mieux ! As-tu des enfants, comme tout bon chrétien qui se respecte ?
_ Un f… fils.
_ Parfait ! Je ne me suis pas présenté. Je m’appelle Brulart. Tu ne veux pas savoir quel sort je te réserve ? Moi, j’ai envie que tu saches… Je veux contempler ta face de bourgeois, pendant que tout espoir t’abandonne. »

Les personnages sont tous très bien brossés, et ont tous un côté cruel.
Brulart, lui, n’a rien d’attachant. Il est l’archétype du pirate sans vergogne sur lequel on voudrait faire porter à lui seul tout le fardeau de l’esclavage. Je ne sais pas pourquoi mais j’adore les crapules moi. Celui-là c’est un vrai, un dur, une fripouille de premier ordre. Pas un fanfaron de second plan. Le type de personnage qui fait froid dans le dos rien que d’y penser. Le mal incarné.
Pourtant, il n’est finalement rien en comparaison d’Atar Gull. Cet album évoque le récit de ce noir qui deviendra esclave, qui sera finalement vendu à un propriétaire terrien en Jamaïque et qui se rendra compte que son père a été assassiné par celui-ci, à qui il vouera une haine farouche. Mais pour ce monstre, la vengeance est un plat qui se mange froid. Doué d’un sens inné pour s’intégrer à la société, il deviendra vite le bourreau de Tom Will, à qui il causera la perte.
Tom Will justement, il n’est pas foncièrement mauvais comme maître. Il traite relativement bien ses esclaves (par rapport à d’autres j’entends bien). Mais il reste un négrier, qui comme tous les négriers, n’ont aucune estime dans mon cœur. On en vient pourtant à s’apitoyer sur son sort lorsque s’abattent sur lui toutes ces épreuves malheureuses…

Bref, j’ai vraiment adoré cette lecture, qui laisse derrière nous un goût amer.
Amer parce qu’Atar Gull est le véritable psychopathe de l’histoire. Même si on ne peut pas le blâmer pour tout ce qui lui arrive : la privation de sa liberté, l’assassinat de son père… il tue sans aucune retenue ni pitié tout un tas de gens par pure vengeance. Il se sert de tout le monde à en faire pâlir de respect Machiavel lui-même.
Amer aussi parce que l’album retrace une époque que tout le monde voudrait oublier, par méprise ou par honte. J’habite Bordeaux, qui a été un port négrier par le passé, pourtant ce n’est ici qu’un souvenir que personne n’ose affronter alors que le devoir de mémoire devrait nous inciter à présenter et dénoncer ce trafic qui eut lieu dans le courant du XVIIIème et XIXème siècle (le musée d’Aquitaine ne devrait-il pas au moins en parler ?).

Atar Gull est un bel album, adapté du roman d’Eugene Sue. À l’époque, celui-ci avait fait scandale. Aujourd’hui, si nous ne nous émouvons plus de la même façon pour ces injustices (Atar Gull se voit attribuer un prix pour sa Vertu, hommage à son « dévouement sincère » pour Tom Will), les faits nous interpellent et nous font réagir, réfléchir.
Il n’est donc pas très étonnant de voir que le scénario de la bande dessinée est du fait de Fabien Nury, aussi auteur de Il était une fois en France.
Pour l’accompagner, les dessins sont l’œuvre de Brüno, dans la lignée de ce qu’il avait fait avec son compère Pascal Jousselin sur Les aventures de Michel Swing. Ma parole si tous ses albums sont aussi bons, je m’en vais tous les lire de ce pas !
Trêve de blabla, si ce n’est déjà fait, procurez-vous vite Atar Gull. Ce livre est une tuerie !

EDIT : J’avais fait le reproche à l’éditeur, en l’occurrence Dargaud, de vouloir faire du chiffre en scindant Abélard en deux tomes alors qu’il aurait pu tenir en un seul plus volumineux. Je m’aperçois qu’avec Atar Gull, il aurait pu en être de même et qu’il n’en est rien, que l’album est conforme aux souhaits des auteurs et qu’il se tient en un seul gros one-shot. Je fais donc mon mea culpa sur ce point (par contre je m’interroge toujours sur le fait qu’Abélard soit paru en deux tomes).
Merci à Jérôme de m’avoir ouvert les yeux sur cet état de fait par le biais de sa chronique.

 

Badelel

Badelel

Addendum du 02/06/2012

Si le but d’une adaptation est de donner envie de lire l’original, la BD Atar-Güll a fait mouche, mais sans doute pas pour les raisons que l’on pourrait croire. Ce bouquin est sans nul doute intéressant à lire mais il lui manque du temps.

Cette vengeance en bande dessinée manque de sentiments, de descriptions, de ces frissons que l’on aimerais ressentir devant la noirceur des âmes des uns et des autres.
Je suis tombée ici sur un extrait du roman d’Eugène Sue. Ce passage vibrant et terrible en dit bien plus long que les 3 pages de Fabien Nury et de Brüno. Voilà qui nous rassure quelque part sur le génie reconnu de l’auteur initial, mais finalement la lecture de cet extrait m’a surtout permis de mettre des mots sur l’impression que j’avais en refermant la BD. Un sentiment de frustration. Tout va bien trop vite, on ne prend pas le temps d’approfondir le caractère des personnages et le sens de la vengeance d’Atar-Güll semble être occulté par un esprit fou. Même ceux sur lesquels on s’attarde, comme Brulard par exemple, n’ont que peu de profondeur.

Mais tout n’est pas à jeter. Je suis généralement très critique avec les adaptations, et ce pour plusieurs raisons. D’une part si l’auteur initial a choisi tel format plutôt que tel autre, c’est sans doute qu’il l’avait jugé plus adapté (oui bon d’accord, la BD en 1831, c’était pas vraiment au point), et ensuite il faut une sacrée dose de talent pour rendre justice à une œuvre restée dans la postérité (oui bon, là encore, Atar-Güll n’est pas le titre qui vous viendra à l’esprit si on vous dit Eugène Sue). En l’occurrence, je n’ai pas lu le roman au préalable, et cela vaut sans doute mieux pour la BD car j’aurais pu être assassine je pense. Le problème principal de cette adaptation vient surtout du choix de tout résumer en un seul tome.

Par ailleurs, je trouve que finalement, ce trait que je trouvais trop froid et trop rigide avant lecture se prête plutôt pas mal à la vengeance implacable de cet homme.

Bref, une lecture en demi-teinte, plaisante mais pas convaincante. Par contre je vais peut-être essayer de mettre la main sur le roman moi…

Atar Gull ou le destin d’un esclave modèle (One shot)
Œuvre originale (Roman) : Eugène Sue
Scénario : Fabien Nury
Dessin : Brüno
Couleurs : Laurence Croix
Édition : Dargaud 2011
La présentation de l’album sur le site de l’éditeur.
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2 réflexions sur “Atar Gull ou le destin d’un esclave modèle

  1. Lunch dit :

    Par jerome le 23/11/2011 :

    Une lecture qui « secoue » et que j’ai moi aussi beaucoup aimé.
    Mon avis : http://litterature-a-blog.blogspot.com/2011/10/atar-gull-ou-le-destin-dun-esclave.html

    Par Mo’ le 23/11/2011 :

    J’ai l’impression que cet album-là ne sera pas en reste sur les prochaines nominations des jurys.

    Posté par Lunch le 23/11/2011 :

    Je l’espère vivement. Parce que je le trouve vraiment très bon.
    D’un autre côté, il y a eu d’autres albums de qualité sortis cette année. Y’a qu’à regarder du côté de prix de la critique où Atar Gull était dans les 10 mais n’a pas été retenu pour la grande finale.

    C’est en tout cas mon coup de cœur de l’année pour l’instant. Mais j’ai pas fini Habibi ^^

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  2. […] me suis prêté au jeu avec mon enthousiasme habituel et sans vraiment masquer mon engouement pour Atar Gull. Après coup je me suis quand même demandé au montage de la vidéo ce qu’ils en […]

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