Poulet aux prunes

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20 octobre 2011 par Lunch

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Lunch

Nasser Ali Khan est un artiste très réputé en Iran, adulé par la plupart des mélomanes. Il pratique le târ, un instrument à cordes proche du luth, qu’il manie à la perfection. Il faut dire que c’est son bien le plus précieux, auquel il tient comme à la prunelle de ses yeux.
Seulement voilà, sa femme, qu’il n’aime pas plus que ça, a osé le lui casser en deux durant l’une de leurs nombreuses disputes conjugales. Un accident qui le brise lui bien plus profond encore.
Orphelin de sa passion, il part alors à la recherche d’un nouvel instrument. Il en essaie plusieurs, allant même jusqu’à acheter un târ Yahya, considéré comme l’équivalent d’un Stradivarius pour un violon.
Malgré cela, il ne parvient pas à retrouver la sonorité de son précédent târ.
Puisqu’il ne peut plus vivre de sa passion, il décide de se laisse mourir…

Marjane Satrapi est une auteure d’origine iranienne. Elle s’illustre en France dès son premier album de bande dessinée avec Persepolis. Une œuvre très complète qui relate en quatre tomes son vécu avec une touche d’humour et beaucoup d’ironie. Et il en faut de l’ironie pour décrire tous les maux de son pays sans tomber dans le pathétique ou le larmoyant.
Poursuivant son apprentissage auprès de grands noms du 9ème art tels que Christophe Blain, Émile Bravo, Lewis Trondheim, David B., Joann Sfar ou Frédéric Boilet dans le cadre de l’Atelier des Vosges, elle participe à l’émancipation de cette forme qu’on appelle depuis de nombreuses années « la nouvelle bande dessinée« .
Persepolis (2000 à 2003) est un franc succès, recevant à la fois l’Alph-Art Coup de Cœur (aujourd’hui Prix Révélation) lors du festival d’Angoulême 2001 pour son tome 1, et le Prix du Jury du Festival de Canne pour son adaptation cinématographique (dont rappelons-le, Marjane Satrapi est co-réalisatrice avec Winshluss).
Après Broderie (2003), un album humoristique, l’auteure revient sur le devant de la scène avec Poulet aux Prunes pour une nouvelle consécration à Angoulême, cette fois pour le Prix du meilleur album, en 2005… un chemin qui n’est pas sans rappeler celui de Persepolis, car l’album sortira d’ici quelques jours, le 26 octobre, au cinéma : mêmes réalisateurs, mais cette fois-ci il s’agira d’un film avec de vrais acteurs (dont Mathieu Amalric, Édouard Baer, Chiara Mastroianni ou encore Jamel Debbouze) et non un film d’animation.

« Pour le commun des mortels, être musicien ou être clown, c’est du pareil au même.
Ne t’en fais pas mon petit. Dis-toi que tu vis une véritable histoire d’amour.
Mais bien sûr. As-tu déjà vu quelqu’un écrire un poème sur la femme qu’il a épousée et qui l’engueule quatre fois par jour ?
Crois-tu que si Roméo et Juliette avaient fait six gosses ensemble, on aurait écrit un livre sur eux ?
Tu souffres ! C’est pour ça que tu joues si bien maintenant ! »

Poulet aux prunes raconte une véritable tragédie, celle d’un homme qui a raté sa vie et qui se raccrochait jusque là a sa seule passion : la musique. Alors qu’on lui retire cette dernière, il a l’impression que tout s’écroule autour de lui et qu’il ne lui reste donc plus qu’à mourir.
Le récit nous plonge, par le biais de rencontres (son frère, sa femme, ses enfants…) et de ses souvenirs (mais aussi de ce qu’il ne verra pas : l’avenir de sa progéniture), dans les derniers jours de ce musicien hors normes.
L’issue fatale, nous en prenons connaissance très vite à la lecture de l’album. Pourtant, ce n’est pas de la tristesse que l’album véhicule. Non, parce que l’auteure sait raconter une histoire et y mettre cette touche d’humour, d’ironie et de dérision, qui nous transporte au gré des anecdotes qui accompagnent les derniers pas de Nasser Ali Khan.
Cet homme au caractère bien particulier n’est sûrement pas des plus facile à vivre. Il sait ce qu’il veut, ce qu’il fait. Amer et rancunier, on a l’impression qu’il a réponse à tout, qu’il sait parfaitement peser chaque chose en toute circonstance. Pourtant, nous pauvres lecteurs, nous nous attachons au personnage dont on connait pourtant l’inéluctable fin… même si nous savons aussi qu’il se trompe, parfois, comme lorsqu’il juge ses enfants et en particulier son fils Mozaffar.

Poulet aux prunes est un très bel album, qui commence là où la musique du târ s’éteint, au crépuscule de la vie de Nasser Ali Khan. La dernière note, la plus cruelle, revient à Azraël.

« Il est un peu tard pour moi pour faire marche arrière ?
_ Il n’est pas « un peu tard » mon cher ami, il est « trop tard » ! Ne vous inquiétez pas. Ce ne sera pas long. »

Badelel

Addendum du 26/11/2011

Digne successeur de Persepolis, Poulet aux prunes nous replonge dans cette ambiance toute satrapienne, puisque l’auteur reprend les mêmes ingrédients : narration en voix OFF, avec un ton très sobre, une histoire de famille qui la touche de près, un certain humour cynique et subtil, ce dessin en noir et blanc qui lui est propre… Pourtant il y a mille et une façons d’accommoder une recette, et Marjane Satrapi nous en fait ici la démonstration.

Beaucoup moins politique que la tétralogie qui a fait la gloire de l’auteure, on s’éloigne du témoignage historique et sociétal pour découvrir la saveur d’une histoire plus familiale et marginale.

La construction du récit est remarquable, avec un dénouement révélé dès le départ. Ce qui nous intéresse ici n’est pas le résultat après cuisson mais bien les étapes de préparation du plat : comment ce bonhomme qui a décidé de mourir est-il parvenu à ses fins ? (non non, il n’y a là aucun spoil). Et Marjane Satrapi en distille les arômes petit à petit, déclinant chacune des dernières journées de vie de Nasser Ali. Rien d’extraordinaire me direz-vous, c’est une méthode fréquemment utilisée. Oui, mais là, c’est fait avec intelligence, et d’ailleurs, la fin reste pleine de surprises. Comme quoi, on peut goûter 100 fois une recette et lui découvrir au bout de la 101ème un nouveau fumet.

Les personnages de ce livre ne sont pas attachants, et ça ne manque pas. Chacun a un peu pourri quelque part. On n’est pas triste d’enterrer ce personnage, mais on regrette qu’il soit passé à côté de ce qu’il cherchait, qu’il ait raté sa cuisson.

Bon, ce livre ne parle ni de poulet, ni de prune, ni de cuisine, encore qu’il porte parfaitement son titre. Mais le truc formidable, c’est qu’on ne le comprend qu’à la fin.

roaarrr

– Prix du meilleur album Angoulême 2005

Poulet aux prunes (One shot)
Scénario : Marjane Satrapi
Dessin : Marjane Satrapi
Édition : L’association 2004
La présentation de l’album sur le site de l’éditeur.
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Une réflexion sur “Poulet aux prunes

  1. […] L’auteur est aussi réalisateur de cinéma avec entre autres les adaptations de Persepolis et de Poulet aux prunes en collaboration avec Marjane Satrapi. ** In God We Trust, devise nationale américaine. *** […]

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