Maus

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5 août 2011 par Lunch

maus

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Lunch

Artie vient rendre visite à son père. Nous sommes alors en 1978, et cela fait quelques temps qu’il ne l’a pas vu. Depuis le suicide de sa femme Anja dix ans plus tôt, son père Vladek Spiegelman, s’est remarié. Avec une autre Juive, Mala, qui a elle aussi survécu aux déportations en Pologne.
À l’occasion de cette visite, Artie reparle de son projet d’écrire un livre sur la vie de son père durant la seconde guerre mondiale, et lui demande de lui confier son histoire.

Maus est un bouquin magnifique et ce pour tout un tas de raisons. La critique lui a par ailleurs montré ô combien le témoignage qu’il laissait était important.
Le premier opus, Mon Père saigne l’Histoire, est paru en 1987. L’année suivante, il obtient l’Alph-Art du meilleur album étranger lors du festival d’Angoulême. Une consécration pour une bande dessinée.
Le second tome, Et c’est là que mes ennuis ont commencé, paraît en 1992 et clôt le diptyque. Une sortie là aussi honorée par l’Alph-Art du meilleur album étranger d’Angoulême, mais pas seulement. Car Maus se voit aussi décerner le prix Pulitzer, une récompense unique jamais attribuée à une autre bande dessinée.

Art Spiegelman a travaillé 8 ans sur le tome 1. Il a tout d’abord recueilli le témoignage de son père, prenant des notes ou enregistrant leurs entretiens. Vladek Spiegelman est mort en 1982. Ce livre n’est pas seulement un hommage à l’homme, c’est aussi un témoignage fort sur la Shoah durant la seconde guerre mondiale. Un travail de longue haleine, délicat et complet.

Pour autant, moi qui m’attendais à une lecture difficile, laborieuse et complexe, j’ai été très agréablement surpris : Art Spiegelman n’a pas seulement raconté l’holocauste, il a développé une véritable dynamique de récit par le biais de sa relation père-fils. Étant donné que son père est un homme plutôt atypique, cela apporte beaucoup d’humour à la lecture et une légèreté certaine.
Le fait d’avoir maquillé la guerre y joue aussi pour beaucoup. En effet, Maus est un récit anthropomorphique, puisque les Juifs sont des souris, les Allemands des chats, et les Polonais des cochons. Pourquoi des souris me direz-vous ? Peut-être à cause de cet article de journal paru en Allemagne au milieu des années 30 :

« Mickey Mouse est l’idéal le plus lamentable qui ait jamais vu le jour… De saines intuitions incitent tous les jeunes gens indépendants et toute la jeunesse respectable à penser que cette vermine dégoûtante et couverte de saletés, le plus grand porteur de bactéries du règne animal, ne peut être le type animal idéal… Finissons-en avec la tyrannie que les Juifs exercent sur le peuple ! À bas Mickey Mouse ! Portez la croix gammée ! »

Une légèreté (je ne parle pas de la citation juste au-dessus évidemment) qu’on retrouve aussi dans l’histoire racontée par Vladek. Car le ton employé, bien que rendant bien le contexte difficile, n’est pas défaitiste ou misérable.
Vladek s’en est toujours sorti dans la vie, il a toujours su rebondir et se montrer inventif. De l’ingéniosité, il en fallait pour survivre. Lui, il n’en manquait pas. On se rend rapidement compte dans le récit que survivre était un miracle pour un Juif Polonais. Combien de pièges évités ? Vladek avait toujours un temps d’avance, il prévoyait quand il y avait un coup fourré dans l’air, il savait flairer les bons coups, il avait de l’astuce et se débrouillait pour économiser le moindre bout de pain, il parlait plusieurs langues et savait se trouver les bonnes connaissances, ceux qui l’aideraient…
J’évoquais plus haut que Vladek était quelqu’un de particulier. Oui, il n’était pas seulement débrouillard, « Sur certains points, il est exactement comme les caricatures racistes du vieux Juif avare. » Pingre, caractériel, suspicieux, touche-à-tout, pinailleur. Un caractère qui devient très vite étouffant alors qu’il est vieux et que son fils lui rend visite, mais qui lui a peut-être sauvé la vie dans sa jeunesse. À moins que ce ne soit sa vie d’avant qui l’ait changé ainsi.

« À propos, avec les allumettes, il est encore plus dingue que tu croyais…
Comme le gaz est compris dans le loyer, il laisse un brûleur allumé toute la journée pour économiser des allumettes.
_ Mon Dieu, si ce n’était pas si pathétique, ça pourrait presque être drôle. »

Autrement dit, Art Spiegelman a non seulement abreuvé le monde d’un récit autobiographique (sur son père) traitant d’un sujet très grave, mais il a également évité l’écueil qui aurait pu rendre l’album ennuyeux et la lecture ardue.
Je comprends pourquoi l’album a obtenu le prix Pulizer. Il y a dedans un véritable travail de mémoire sur la Shoah, sur la réalité de la guerre et des camps de concentration. C’est historiquement fidèle et un témoignage rare d’un Juif ayant survécu à toutes les épreuves de la seconde guerre mondiale.
Je comprends aussi pourquoi l’album a été primé à Angoulême tellement le sujet est traité avec une dose d’humour, le rendant acceptable et compréhensible tout en traitant d’une sujet grave et complexe.

Une lecture dont je ressors donc heureux. J’ai le sentiment d’avoir appris sur l’holocauste et sur la vie d’un Juif en Pologne. J’ai le sentiment d’avoir partagé un peu l’intimité de l’auteur dans la difficulté de ses relations avec son père. Pour autant, je ne me suis pas ennuyé, et je n’ai pas trouvé le temps long.
Oh non, Maus est vraiment un album magnifique !

roaarrr

– Alph-Art du meilleur album étranger Angoulême 1988 (T1)
– Prix Pulitzer 1992
– Will Eisner Award du Meilleur album (matériel réédition) 1992
– Alph-Art du meilleur album étranger Angoulême 1993 (T2)

Maus (Format intégrale)
Scénario : Art Spiegelman
Dessin : Art Spiegelman
Édition : Flammarion 1998 (T1 : 1987 / T2 : 1992)
La présentation de l’album sur le site de l’éditeur.
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2 réflexions sur “Maus

  1. Lunch dit :

    Par Yaneck le 06/08/2011 :

    Ce qui est fort, c’est que Spiegelmann nous tient toujours à la juste distance. Celle qui nous implique dans le récit en nous faisant prendre cause, mais qui ne nous noie pas dans la barbarie de la situation. C’est extrêmement fort. Joe Kubert n’y arrivera pas, par exemple

    Par Lunch le 06/08/2011 :

    Je crois que c’est en effet ce qui m’a le plus marqué, cette distance. Ça donne au récit un réelle profondeur de parler non seulement de l’holocauste mais aussi de la relation père/fils. Je crois que cette distance était nécessaire pour faire de l’œuvre ce qu’elle est.

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  2. […] parue plus contestable. À l’image d’un Art Spiegelman lorsqu’il écrit Maus, Jacques Tardi a voulu atténuer l’horreur de la guerre par l’entremise d’une […]

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