L’encre du passé

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13 juillet 2011 par Lunch

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Lunch

« Ne crains pas de douter, Atsuko.
Pense à une marche épuisante… Les lacets et les sommets se succèdent… et à chaque fois, tu t’efforces de croire… que le dernier est enfin arrivé… mais il y a toujours, derrière, une autre colline. Puis une autre, et une autre encore… Et c’est ainsi qu’on avance, l’esprit tourné vers la colline suivante, sans certitude.
»

Môhitsu est un artiste itinérant. Il vagabonde au gré des chemins à la recherche de la paix intérieure. Ses seules économies, il les doit à ses calligraphies, qu’il vend pour subsister à ses besoins, acheter une nouvelle paire de sandales, manger, dormir…
Un jour, alors qu’il fait étape chez le teinturier pour redonner vie à son hakama, il remarque des estampes dessinées sur le paravent. Il apprend rapidement qu’elles sont du fait de la petite Atsuko, et décide de l’emmener avec lui à Edo, la capitale naissante, pour qu’elle devienne peintre.

L’encre du passé est un album magnifique, conjuguant la beauté du trait de Maël au scénario tout en poésie d’Antoine Bauza.
Maël, on lui doit aussi Notre mère la guerre, album dans lequel il collabore avec Kris. Ce dernier cherchait un graphisme particulier pour son scénario, et c’est justement lorsqu’il a vu le graphisme de Maël sur L’encre du passé qu’il s’est décidé à travailler avec lui.
Ce qu’il fait sur cet album est tout simplement fabuleux. Ce dessin tout en finesse, cette colorisation douce et directe, ces ombres légères. Tout est là ! Et l’œil averti reconnait aussi le travail de documentation sur l’époque, sur les us et coutumes, sur les constructions, sur la façon de s’asseoir ou de tenir une pierre de go. Maël a le soucis du détail, un besoin de perfection qui va de pair avec ce calligraphe qui voue sa vie à la perfection d’un kanji.

« À l’ombre des cerisiers,
L’homme lègue…
Le savoir à l’enfant.
»

Le scénario d’Antoine Bauza est tout aussi époustouflant, plein de poésie et de maturité.
Les personnages sont attachants. Môhitsu surtout, dont le lourd passé est difficile à supporter. Il retrouve un peu dans Atsuko la fille qu’il aurait dû avoir. On suit l’évolution de cet homme en plein doute, qui retrouve sa voie en épousant le parcours de cette petite fille dont il reconnait le talent. Il reprend confiance au fil du récit, il renaît en même temps que sa protégée s’émancipe.
Nous assistons alors à la transmission du savoir vers cette jeune apprentie.
Les relations maître-élève sont omniprésentes dans le récit. Môhitsu et Atsuko, Nishimura et Atsuko… Il y a une très forte reconnaissance de cette dernière envers son maître Nishimura, et encore plus envers son mentor Môhitsu.

« C’est la première fois qu’il perd, hein, l’ancien ?
_ Hum… en fait… je crois que c’est la première fois qu’il gagne…
»

La scène du tableau, qui doit être remis à un proche de l’Empereur, est à la fois un accomplissement et un remerciement. C’est l’un des moments clefs de l’histoire, c’est beau et émouvant.

Mention spéciale pour la beauté des calligraphies de Pascal Krieger. J’ai tout particulièrement apprécié la force qui se dégage de celle de « épouse » page 36. On ressent l’union des êtres dans l’écriture, on lit la dualité du couple.

Un bien bel album, que je conseille à tous ceux qui aiment le japon et la poésie.

Badelel

Badelel

Addendum du 02/09/2015

Antoine Bauza est plutôt réputé en temps que créateur de jeux de société. D’ailleurs en tant qu’auteur BD, ne cherchez pas plus loin, il n’a rien fait d’autre. Mais il est aussi réputé comme étant un passionné de culture japonaise, culture qui l’inspire d’ailleurs régulièrement dans ses créations ludiques.

L’ambiance contemplative du Pays du Soleil Levant est particulièrement prégnante dans Tokaïdo et je retrouve avec douceur cet esprit si particulier dans L’encre du passé. Le voyage, la méditation, les paysages sont autant de points communs entre ce jeu et cette BD. Mais si, dans le premier, Bauza invite chaque joueur à créer son propre voyage, il est évident que dans le deuxième, il peut y faire évoluer ses personnages à sa guise et leur offrir une vie, un décor, des relations… Et pour se faire, il s’entoure une fois de plus de ce qui se fait de meilleur graphiquement : il fait ici appel aux aquarelles de Maël, celles-là mêmes qui sévissent dans Notre Mère la Guerre.

On y parle ici d’esprit créatif et de talent accompagnés des éternels compagnons de l’artiste : le doute, l’échec et les regrets, alors que l’Ère d’Edo, période de paix et de développement culturel, en est à ses tous premiers pas.

Dans ce voyage dans le monde de la calligraphie (les auteurs se sont fait aider par un maître calligraphe pour plus de résonance), Mōhitsu Hideo nous fait découvrir le temps de la création : la méditation, la création, les échecs – nombreux – avant LE chef d’œuvre. Ce temps est long, très long, mais les auteurs parviennent à le faire deviner en seulement quelques cases. Pourtant, l’histoire prend son temps et invite le lecteur à en faire autant. C’est doux, c’est agréable.

Quelque part, c’est un peu une ode à tous les créateurs de tous les genres et de tous les arts.

L’encre du passé, c’est aussi la relation entre un maître et son élève. Ou entre deux amis que les années séparent à peine. Ou entre deux artistes, chacun pris dans le tourment et les difficultés d’une inspiration parfois en panne.

roaarrr

– Prix du Jury Œcuménique 2010

L’encre du passé (One shot)
Scénario : Antoine Bauza
Dessin : Maël
Édition : Dupuis 2009
La présentation de l’album sur le site de l’éditeur.
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3 réflexions sur “L’encre du passé

  1. Lunch dit :

    Par Yaneck le 14/07/2011 :

    Totalement d’accord avec toi. Une très belle bd sur le Japon médiéval. Un petit bijou.

    Par Lunch le 14/07/2011 :

    Un album qui n’a rien à envier aux maîtres mangaka dans sa justesse et sa poésie. Qui l’eut cru ?

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  2. […] Badelel : « On y parle ici d’esprit créatif et de talent accompagnés des éternels compagnons de l’artiste : le doute, l’échec et les regrets, alors que l’Ère d’Edo, période de paix et de développement culturel, en est à ses tous premiers pas. » […]

    J'aime

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