Asterios Polyp

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12 mars 2011 par Lunch

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Lunch

Lunch

« Ah, donc c’est un question de place. Et si tu devais soudain partir et que tu ne pouvais prendre que trois choses, lesquelles tu choisirais ?
_ Je ne pense pas par trois.
»

Un soir d’orage comme il y en a tant… menaçant, coléreux. Dans un appartement New-Yorkais, à Manhattan, un homme regarde des vidéos vautré sur son lit. Tout autour de lui n’est que désordre et négligence. Les fenêtres ouvertes laissent rentrer la pluie, les plantes dépérissent, le sol est jonché de détritus, la vaisselle s’entasse dans l’évier… Sur le bureau, les lettres de créance s’amoncellent et le répondeur affiche de nombreux messages non écoutés.
Pourtant, Asterios Polyp est un homme respectable et un architecte reconnu. Lui qui a toujours brillé, comment a-t-il pu en arriver là ?
L’éclair s’abat tout à coup dans un vacarme assourdissant. C’est aussitôt l’alerte : il faut partir, et vite. Alors que le feu consume l’immeuble, Asterios se détourne de son ancienne vie et disparait dans la nuit. Il n’a eu le temps de sauver que trois choses : son briquet, une montre et un couteau suisse…

« J’ai souvent soufflé ma fumée aux quatre vents. »

Son appartement qui brûle et c’est un peu toute la vie d’Asterios qui part en flammes. Alors qu’il décide de partir le plus loin possible pour refaire sa vie, il est tiraillé entre souvenirs et réalité.
Sans pour autant en parler, Asterios laisse faire son double, le jumeau qu’il n’a jamais eu mais qui lui manque cruellement : Ignazio, sa conscience.

« Chacun de nous avait eu des chances égales in utero. Pourquoi étais-je celui qui avait survécu ? Étais-ce un pur hasard ? Ou la faute à quelque médecin ? Ou avais-je pu étouffer ce pauvre diable ? »

Notre lecture est donc partagée entre la fuite du héros malgré lui de cette histoire, et son passé. Un passé douloureux, puisque tiraillé par la perte de deux êtres chers. Son frère, mort-né, et sa femme, qu’on suppose partie (et non, je ne vais pas vous raconter tout le livre, petits curieux).

Le personnage en lui-même a quelque chose de fascinant. Un cinquantenaire plein de flegme qui ploie pourtant sous le poids de sa déchéance. Sa fuite en avant lui permet de se poser les bonnes questions, de se recentrer pour mieux rebondir. Les souvenirs qu’il ressasse, le cynisme de ses paroles passées, où cela l’a-t-il mené ? Les regrets, le doute. Il traverse tout cela dans sa maison d’accueil, aux côté de Stiff et Ursula Major.
Une rencontre qui changera sa vie. Des gens atypiques, mais finalement pas plus que lui… Et Jackson, jouant avec Ronny Doug son ami imaginaire, Asterios (Sterio pour les intimes) ne se voit-il pas un peu dans ce petit bonhomme ?

Hautain et parfois méprisant lorsque son passé est évoqué, on se prends peu à peu d’affection pour le personnage. Un charisme certain se dégage de lui, et sa relation avec Hanna est aussi incongrue que la différence de caractère est grande.

« Tu me trouves stupide ?
_ Hein ? Non ! Absolument pas ! Non !
_ Alors pourquoi tu crois toujours que j’ai tord ?
»

« Ah ! Donc il y a des degrés de cruauté acceptables ?
_ Je t’ai épousé, non ?
»

Pour conclure, Asterios Polyp ce n’est pas seulement le Eisner Award du meilleur album 2010, le Prix Special d’Angoulême et le Prix ACBD de la critique en 2011, c’est aussi la formidable biographie d’un homme qui à l’instar d’une météorite ou de la révolution, rase tout pour tout reprendre à zéro. Une métaphore omniprésente alliée à une introspection permanente.

David Mazzucchelli (en voyant son nom, je me dis que le syndrome de la dualité fait partie intégrante de sa vie) agence des dessins d’une incroyable netteté et qui vont à merveille avec le métier du protagoniste principal. On se perd parfois dans les méandres de son inconscient, et on y trouve de belles images pleines de force, riches et tortueuses. La réalité n’est pas en reste, et certaines pages on les prends pleine face dans la figure, comme ce vaste cratère laissé par une météorite. Des émotions aussi, qui nous émeuvent, comme la construction de cette cabane pour Jackson.

Que serait devenu le frère, s’il avait été à sa place ?

« Amour… confiance… respect. Vous enlevez n’importe lequel des trois et tout s’ébranle. »

« Chaque souvenir, aussi lointain soit-il, a lieu « maintenant », au moment où il apparaît dans l’esprit. Plus on se souvient d’une chose, plus le cerveau a la possibilité d’affiner l’expérience originale, car un souvenir ne se visionne pas, il se recrée. »

 

Badelel

Badelel

Addendum du 24/03/2011

Asterios Polyp est une BD sur la crise de la cinquantaine et sur le retour à 0. Généralement, la crise de la cinquantaine est perçue de façon assez négative, en particulier par l’entourage de la « victime », mais Asterios Polyp rappelle que c’est un recul nécessaire à la réflexion et à l’amélioration. Finalement, autrefois, les anciens étaient considérés comme les « sages », et autrefois, les anciens n’étaient pas si vieux que ça. Ils l’étaient juste assez pour avoir franchi cette étape qui permet à tout homme de mener une réflexion sur ce qu’il a été, ce qu’il aurait aimé être, sur le sens de la vie et tout et tout.

Asterios est un personnage à l’image de l’univers dans lequel il vit. Un monde d’intellectuels qui se sentent supérieurs et qui pensent pouvoir théoriser le monde en le réduisant en une notion abstraite. Les événements l’amènent à rompre avec son passé et à revenir aux sources. Perdu dans un petit patelin du fin fond des Etats-Unis, il découvre la vie simple du mécano. Il change son mode de vie de fond en comble au point qu’il devient l’extrême opposé de celui qu’il était auparavant.
Il fuit son appartement en flammes avec 3 objets qui le rattachent à ses souvenirs. Au fur et à mesure, il s’en sépare, se détachant ici de ce qu’il a été, mais il est incapable de laisser celui qui le rattache à son ex-femme. Hana est présente tout au long de l’album, elle est presque le cœur de la vie d’Asterios, la seule chose avec laquelle il ne peut pas rompre.

Original au niveau de la construction, l’album attribue à chaque personnage un trait et un police de texte qui lui sont propres. Pour Asterios, le trait pur et droit qui le caractérise souligne l’abstraction, le vide et la rigidité de son existence. Le point de vue tient d’ailleurs toute sa place dans le récit. La perception de chacun est représentée par un style graphique et une couleur qui lui sont propre et qui souligne les divergences, tandis que l’histoire est commentée par un personnage omniprésent et pourtant inexistant…

Finalement, toute l’histoire conduit doucement au final, mais bien que les éléments l’annoncent, la surprise reste de taille sur cette conclusion efficace. Je me prêterai d’ailleurs pour une fois au jeu des citations que Jérôme apprécie tant…
« Oui mais vous savez… Dans l’univers, tout est lié à tout… Et ce qui se passe dans le cosmos est le miroir de notre vie sur terre… »

roaarrr

– Will Eisner Award du meilleur album (nouveauté) 2010
– Prix de la critique ACBD 2011
– Prix Spécial d’Angoulême 2011

Asterios Polyp (One shot)
Scénario : David Mazzucchelli
Dessin : David Mazzucchelli
Édition : Casterman 2010
La présentation de l’album sur le site de l’éditeur.
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4 réflexions sur “Asterios Polyp

  1. Lunch dit :

    Par Mo’ le 12/03/2011 :

    Je vois que tu es conquis ! Quel bel album franchement, je ne m’en remets pas ^^

    Par Lunch le 12/03/2011 :

    Beau et complet !
    Un récit d’une incroyable richesse.

    Il se passe tellement de choses en si peu de temps. L’album est gros, mais il se lit très vite. Et il y a tant de choses à dire, tant de passages à citer… on peut pas tout résumer en quelques lignes sur une simple chronique, il y a trop à dire. Non, il faut le lire, tout simplement 🙂

    Par Yaneck le 12/03/2011 :

    Oui, c’est une petite merveille hein? Je regrette de ne pas l’avoir en bibliothèque. heureusement que Benjamin me l’a fait découvrir.

    Par Lunch le 12/03/2011 :

    En fait, en relisant ma chronique, je trouve qu’il manque tellement de choses…

    J’aurais aimé parlé de la dualité, développer sur le thème des parallèles. Tous ces événements, ces détails, qui se retrouvent par ci par là.

    J’ai essayé au travers de citations d’imbriquer quelques événements, mais il y en a trop. Ce briquet et ce paquet de cigarette qu’il n’a jamais eu la force d’acheter. Ce couteau suisse trouvé sur une plage et qui a servi à sortir un coton tige coincé dans une oreille, cette montre qu’il s’est payé avec ses premières économies…
    Mais c’est tellement plus que ça… des événements, des images et des paroles qui forment un récit. Tout est lié, chaque chose a sa place et son rôle à jouer.

    Par Yaneck le 13/03/2011

    Je sens que ce titre va monter au top bd des blogueurs. ^^ Je te sens sur une très bonne note

    Par Lunch le 13/03/2011

    Ce mois-ci, je suis au regret de te dire que j’ai préféré Elmer ^^
    Mais oui, c’est tout de même une très belle note ici 🙂

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  2. […] d’amour et qui ferait de cet album le meilleur de l’année, devant Omni-Visibilis, Asterios Polyp ou Quai d’Orsay ? La réponse se trouve sûrement dans le traitement du récit, dans ce […]

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  3. […] d’amour et qui ferait de cet album le meilleur de l’année, devant Omni-Visibilis, Asterios Polyp ou Quai d’Orsay ? La réponse se trouve sûrement dans le traitement du récit, dans ce […]

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  4. […] bon, Grand Prix de la Critique ACBD 2012 quand même (délivré le 6 décembre 2011), succédant à Asterios Polyp et à d’autres œuvres majeures du 9ème Art. Prix des libraires 2011 aussi, ce n’est […]

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